Les parents utilisent les babyphones, mais les bébés nous ecoutent aussi

Cette semaine je me suis entretenu avec la Docteure Ailis Cournane de l’Université de Toronto. Nous avons discuté de l’acquisition d’une langue primaire (ALP), en particulier de la manière dont les bébés et les enfants en bas âge acquièrent leur(s) langue(s) maternelle(s), et de leur façon de s’y prendre. Vous êtes-vous déjà demandé si votre enfant comprend votre « langage de bébé » ? Si vous pouviez élever un enfant parfaitement trilingue ? Ou s’il importe que votre enfant n’arrive pas à se souvenir qu’on ne dit pas « chevals » ou « journals » (‘gooses’ et ‘mices’ dans le texte original) ? Comprendre grâce à l’ALP comment nos enfants font pour acquérir une langue est la première étape vers l’obtention d’une réponse à certaines de ces questions. Même si vous n’avez pas d’enfant, vous en étiez un autrefois ; alors voyons ce que l’enfant qui se trouve en chacun d’entre nous pense de la façon que nous avons tous d’apprendre notre première langue. Tout comme pour de nombreux autres aspects de l’éducation des enfants, quand on a son propre enfant, on a tendance à avoir le sentiment d’être des experts en développement de l’enfant. Mais en ce qui concerne l’acquisition d’une langue première, on peut se tourner vers des spécialistes comme la Professeure Cournane pour nous aider à comprendre cette science qui se cache derrière ce processus et comprendre quels genres de vérités universelles il existe vraiment. Même si vous n’avez pas d’enfants, vous en étiez un autrefois. Allons voir tout de suite ce que l’enfant en chacun de nous pense de notre façon d’apprendre notre langue maternelle.

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[Moi quand j’avais eu 2 ou 3 ans. Le spaghetti m’a rendu heureux…certaines choses ne changent jamais]

Michael Iannozzi : Qu’est-ce qui vous a d’abord intéressé dans l’étude de l’acquisition d’une langue primaire ?

Ailis Cournane : À l’origine je travaillais sur les changements linguistiques et je voyais là constamment des références au rôle que joue l’enfant-apprenant dans ce processus de changement linguistique [Le changement linguistique est la manière dont les langues évoluent au cours du temps, ce qui signifie en général, sur plusieurs générations]. On pense que les enfants ré-analysent la langue lorsqu’ils l’apprennent et qu’ils construisent leur propre grammaire mentale [interne et subconsciente]. Cependant, en dépit du fait qu’on observe cette théorie partout et du fait qu’elle soit largement acceptée, personne ne l’avait suffisamment explorée en rapport avec les changements linguistiques. Je me suis donc intéressée à la langue des enfants parce que je m’intéresse d’abord au changement. Le développement et le changement ont beaucoup en commun.

MI : Comment définit-on l’acquisition d’une langue primaire ?

AC : L’acquisition d’une langue primaire (ALP) décrit le processus et les propriétés de la langue des bébés, des tout-petits et des enfants en bas-âge au fur et à mesure qu’ils acquièrent leur(s) langue(s) maternelle(s). L’enfant commence sans aucun langage (mais avec une capacité pour le langage !) et, grâce à une contribution sociale de la part de locuteurs qui l’entourent, il construit graduellement sa ou ses langue(s). Je dis ‘langue(s)’ parce que beaucoup d’enfants sont exposés à plusieurs langues si bien qu’ils les acquièrent simultanément.

MI : Comment l’apprentissage d’une langue primaire est-il différent de l’apprentissage d’une langue seconde ?

AC : Il y a quelques différences importantes. Tout d’abord, avec l’ALP, il n’y a pas d’autre langue déjà en place. Si vous êtes un enfant apprenant l’anglais, vous construisez votre première langue en utilisant seulement votre capacité linguistique et votre exposition à des locuteurs plus âgés. En ce qui concerne l’acquisition langue seconde [ALS], vous avez déjà une langue en place ! Quand vous apprenez l’anglais en tant qu’adolescent, par exemple, vous l’apprenez donc en relation avec votre langue maternelle (disons le mandarin). L’anglais que vous apprenez en tant que L2 entre en compétition de plusieurs manières avec le mandarin que vous avez appris en premier [Une L2 est la deuxième langue d’une personne, celle qu’on a apprise en deuxième.] Deuxièmement, il apparait que l’ALS requière plus de motivation et un enseignement plus explicite que l’ALP : cours, exercices, se forcer à parler avec des locuteurs natifs, etc. L’ALS semble aussi montrer des étapes importantes moins bien définies que l’ALP.

MI : Qui sont ces sources principales de contribution pour l’acquisition de la première langue, L1, d’un enfant ?

AC : Les sources principales de contribution pendant la petite enfance sont les personnes principales qui s’occupent des enfants [parents, enseignants, personnel de crèche, de jardin d’enfants, nounous…]. Très tôt, lorsque la plupart des enfants dépendent largement de leur mère, la contribution maternelle est généralement la plus forte. Les frères et sœurs plus âgés jouent aussi un rôle tôt dans le développement. Une fois que l’enfant va à une crèche ou une école maternelle, les enfants du même âge commencent à jouer un rôle plus important.

MI : De qui un enfant prend-il son accent?

AC : Eh bien, un enfant, en particulier un enfant plus âgé ou un enfant unique, modèle d’abord sa langue sur celle de ces principales personnes qui s’occupent de lui ; c’est d’eux qu’ils reçoivent la plupart de la contribution linguistique. Cependant, les enfants s’adaptent très vite à leurs congénères dès qu’ils entrent à la crèche ou à l’école maternelle. C’est pourquoi les gens dont les parents sont des immigrés ne partagent pas l’accent de leurs parents mais plutôt celui de leurs pairs. Par exemple, mes parents viennent d’Irlande mais mes frères et moi avons grandi à Montréal. Nous avons un accent anglais canadien avec les traits attendus des anglophones de Montréal. Nous avons occasionnellement une certaine influence irlandaise mais notre façon de parler est bien, bien plus proche de celle de nos pairs que de celle de nos parents.

MI : Est-ce que les composantes de la langue des enfants (accent, grammaire, prononciation, etc.) sont apprises séparément, à partir de différentes sources ou sont-elles apprises simultanément ?

AC : Simultanément. Cependant l’intérêt ou le point principal de concentration des changements développementaux peuvent se produire dans différents domaines à différents moments. Par exemple, puisque les mots sont faits de différents sons, l’enfant a besoin de commencer à décrypter le système sonore d’une langue avant de pouvoir vraiment saisir des mots (sans parler des mots complexes ou des phrases). Ceci dit, les sons sont contenus dans des mots si bien que l’enfant apprend aussi nécessairement les mots lorsqu’il se concentre sur le développement des sons. Il y a là en jeu des interactions très complexes.

MI : Alors que les enfants apprennent leur première langue, ils font tous des erreurs: qu’est-ce que ces erreurs nous disent sur la manière d’apprendre à parler ?

AC : J’aime bien appeler les erreurs ou les fautes des analyses « divergentes » ou « créatives » parce que ces analyses sont productives et systématiques et elles émergent d’aspects qui indiquent comment l’enfant apprend [cela signifie que les erreurs qu’un enfant produit comme de dire « chevals » pour « chevaux » et « journals » pour « journaux » sont logiques même si elles ne sont pas correctes. En d’autres termes, les erreurs sont calquées sur un modèle et peuvent s’expliquer.]

Elles n’ont l’air d’erreurs que quand on les compare aux normes de grammaire adultes mais, elles ne sont en réalité pas vraiment des erreurs ; elles montrent, par exemple, le dévoilement par l’enfant des règles linguistiques et l’application de ces règles (parfois des exceptions). Par exemple, les enfants sur-appliquent souvent le passé des verbes réguliers aux verbes irréguliers : ‘prendu’ pour ‘pris’ ou ‘couri’ pour ‘couru’ (les exemples originaux en anglais sont ‘goed’ pour ‘went’ et ‘eated’ pour ‘ate’). Cela montre que l’enfant comprend comment former de manière productive le temps passé. C’est une grande prouesse et ça montre la prise de conscience de modèles et la capacité à généraliser une règle.

MI : Les erreurs qu’un enfant produit en parlant sont-elles malgré tout un genre d’erreur? Est-ce qu’on peut dire qu’une prononciation incorrecte est le même genre d’erreur que de dire ‘prendu’ ou ‘couri’ ?

AC : Pas nécessairement. Une prononciation incorrecte, par exemple, peut avoir une cause physiologique (contrôle musculaire, état de l’appareil vocal en développement, coordination, etc.), cognitive (compréhension du système des sons de la langue, organisation), ou même les deux.

L’omission de mots grammaticaux (par exemple dire ‘envie partir’ (‘wan go’ dans le texte original) laissant de côté le pronom et le verbe ‘j’ai’ et le marqueur infinitif ‘de’ (‘I’ et ‘to’ en anglais), et ce que ces erreurs signifient, sont des sujets de débat bien connus. La question est de savoir si l’enfant les omet parce qu’ils ne sont pas saillants dans le signal sonore de la langue [l’enfant n’entend-il pas les autres composantes ?] ou, parce qu’ils sont grammaticalement plus complexes et abstraits ? Ou est-ce même une combinaison des deux ? [La signification de « envie manger » (‘want eat’ dans le texte original) prononcé par un enfant à l’heure du diner est plutôt claire même si c’est grammaticalement incorrect.]

MI : Existe-t-il un ‘ordre’ dans la manière d’apprendre une langue ? Les enfants apprennent-ils certaines choses en premier et d’autres en dernier ?

AC : Oui ! Cet ordre est en parti déterminé par la logique : les phrases sont faites de mots et les mots sont faits de sons si bien qu’on ne peut pas sauter tout de suite vers l’apprentissage de phrases si on n’a pas d’abord compris deux ou trois choses du système sonore de la langue. En simplifiant quelque peu, la première tâche de l’enfant consiste ainsi à percer le système sonore des paroles qu’il entend autour de lui (ou le système gestuel de la langue des signes). Une partie de l’apprentissage des modèles sonores dans une langue consiste à apprendre où se trouvent les limites des mots dans le flux de paroles. Nos paroles sont des flux acoustiques continus, sans frontières, mais notre grammaire mentale sait où placer ces frontières [c’est pourquoi quand on entend une langue qui ne nous est pas familière, on pense souvent que les locuteurs parlent vite. Ce sentiment est dû au fait qu’on n’entend pas où les mots se terminent.]

Nous avons appris à faire cela quand on était enfants en résolvant ce qu’on appelle « le problème de segmentation ». Ce problème réfère à la façon dont un enfant apprend où un mot se termine dans le flux continu et où le mot suivant commence. La recherche actuelle affirme pour la plupart que les enfants comptent très fortement voire seulement sur le contrôle des possibilités transitionnelles entre les sons. Les combinaisons de sons qu’on retrouve fréquemment dans le flux de paroles sont considérées comme étant des mots. C’est seulement en ayant une compréhension de la phonologie de la langue, c’est-à-dire une compréhension de quels sons se combinent ensemble et comment, que les enfants peuvent progresser pour associer des sens à des mots et pour apprendre comment les mots peuvent se combiner en des mots plus complexes, et en phrases.

MI : Cet ordre est-il le même pour toutes les langues? Quelles sont les différences pour les enfants qui apprennent des langues maternelles différentes ?

AC : Oui, autant que nous sachions, l’ordre est remarquablement similaire à travers des langues diverses. L’enfant, contrairement à quelqu’un qui essaierait d’apprendre une seconde langue, n’a aucun savoir préalable d’aucune langue. Le développement est ainsi lourdement déterminé par des problèmes d’apprentissage qui peuvent le restreindre. L’enfant doit deviner le système sonore, les formes et les modèles des mots, leur signification, les règles grammaticales (syntaxiques), etc. La tâche est dans l’ensemble la même en dépit de la variation de la langue acquise. La langue des signes américaine, bien qu’elle s’exprime dans un mode différent (mode gestuel, visuel, plutôt que oral, auditif) est connue pour être très similaire en termes de développement aux langues parlées lorsque nous considérons les étapes importantes : les babillages, les premiers mots, les premières combinaisons de mots (les premières phrases), la surgénéralisation des règles, etc. Ceci dit, la plupart des langues n’ont pas été suffisamment étudiées dans leur développement et l’emphase a été principalement mise sur les langues européennes occidentales et sur d’autres langues proéminentes, largement répandues, comme le japonais ou le mandarin.

MI : Comment les adultes, les parents ou les personnes qui s’occupent des enfants changent leur façon de parler quand ils s’adressent aux enfants ?

AC : Les personnes qui s’occupent des enfants utilisent souvent ce qu’on appelle « la communication dirigée vers les enfants ». On l’appelle aussi « langage enfant » [langue spéciale d’interaction avec les enfants]  ou « mamanais » [« motherese » en anglais]. Cette forme de langue a des caractéristiques phonétiques distinctes : le ton est plus aigu que d’habitude, les modèles des accents toniques sont exagérés, et les voyelles sont plus longues. Ces traits phonétiques sont perçus comme ayant un « affect heureux ». Les enfants et les tout-petits répondent de préférence aux affects heureux.

Il y a aussi des preuves indiquant que les adultes utilisent un vocabulaire simplifié pour représenter des catégories basiques de mots, par exemple : une mère peut appeler un tigre « un gros chat » lorsqu’elle parle à son enfant. De plus, il existe aussi des preuves selon lesquelles les adultes simplifient leurs phrases qui contiennent des mots que l’enfant est prêt à apprendre [pour les mettre en évidence]. Par exemple, un père peut très bien dire « Tu veux de l’eau ? » à son bébé de 12 mois plutôt que « Est-ce que tu veux un verre d’eau ?». On pense que les adultes complexifient inconsciemment les discours adressés aux enfants au fur et à mesure que celui-ci grandit linguistiquement.

MI : Est-ce que ce changement est utile pour les enfants?

AC : Ça semble être utile mais pas nécessaire. Il existe des différences interculturelles dans la manière qu’ont les adultes et en particulier les personnes qui s’occupent d’enfants, d’interagir avec les enfants. Nous savons que les enfants et les enfants en bas âge réagissent au langage enfantin ; ça peut peut-être les aider que d’exagérer les limites entre les mots et les autres caractéristiques qui caractérisent le flux discursif ; ça peut ainsi les aider à apprendre des mots, mais aider ne signifie pas être nécessaire. La plupart de notre recherche a été menée sur des enfants apprenant une langue dans des sociétés occidentales à l’époque récente si bien qu’il est juste de dire que jusqu’à présent, nous en savons plus sur cette situation d’apprentissage que sur toutes les autres situations d’apprentissage encore existantes.

MI : Est-ce que les enfants apprennent leur langue maternelle différemment?

AC : Oui. Il y a des variations parmi les enfants mais on doit voir cela comme secondaire par rapport à des tendances et des similarités très fortes. Ainsi, il y a plus de similarités dans la façon d’apprendre une première langue qu’il n’y a de différences. En gardant cela en tête, on peut parler de ce qui varie.

Tout d’abord, les enfants peuvent souffrir d’un désordre qui affecte leur développement langagier (par exemple le syndrome de Down, l’autisme, le syndrome de Williams) ou bien ils peuvent avoir une déficience auditive qui les empêche d’accéder correctement à la langue parlée (mais étrangement pas à la langue des signes s’ils y sont exposés). Alors, même parmi les enfants qu’on peut considérer comme ayant un développement normal, au regard du langage, la chronologie du développement varie. Certains enfants atteignent les étapes majeures bien plus tôt que d’autres, mais tout ça dans des tranches d’âge normales. Par exemple certains enfants vont prononcer leurs premiers mots avant l’âge de 10 mois tandis que d’autres ne pourront pas les prononcer avant leurs 2 ans. C’est comparable à l’éventail d’âge où les enfants commencent à marcher, allant de l’âge de 9 mois pour certains à l’âge de 18 mois pour d’autres. Le retard linguistique n’est diagnostiqué que chez les enfants de plus de 4 ans parce qu’avant cet âge, les enfants peuvent varier énormément dans leur développement sans que cela ne soit alarmant.

La personnalité de l’enfant affecte aussi son développement. Certains enfants sont calmes et prudents alors que d’autres seront plutôt loquaces. La nature de l’interaction linguistique avec les personnes qui s’occupent d’eux importe aussi. Certaines études ont montré que le statut socioéconomique est un facteur significatif pour le développement lexical et syntaxique. Des chercheurs ont suivi des familles américaines et ont analysé leurs paroles. Les personnes de statut socioéconomique plus bas ont moins de chance de poser à leurs enfants en bas âge des questions ouvertes du type : « Qu’est-ce que tu dessines ? » mais plus de chances de s’adresser à eux avec des questions totales [dont la réponse est ‘oui’ ou ‘non’] comme « Est-ce que tu dessines ? ». De plus, elles ont aussi plus de chances d’utiliser des mots d’interdiction, comme « ne fais pas ci ! » en comparaison à des adultes de statut plus élevé. Les enfants de statut élevé ont en moyenne un vocabulaire plus large et atteignent les jalons du développement syntaxique un peu plus tôt.

MI : Comment un enfant affecte-t-il la langue de ses parents?

AC : Ma recherche répond directement à cette question mais c’est un domaine qui a déjà reçu par le passé beaucoup d’attention théorique mais peu de recherche a été faite à partir de données réelles. En d’autres termes, beaucoup de chercheurs pensent que les enfants jouent un rôle dans le changement linguistique mais quant à savoir si c’est vrai ou pas, la réponse n’est pas encore claire du point de vue concret de la recherche. Nous savons que les adolescents sont des « adoptants précoces » ; ils sont plus à même d’adopter et de répandre les changements linguistiques. Pensez, par exemple, à l’utilisation de la formule de citation en anglais « be like » (faire genre) : « He was like, ‘thank you’ » (il m’a fait genre ‘merci’). Cependant est-ce que ces nouvelles variantes dans la langue émergent à partir d’innovations effectuées dans la langue enfantine ?

J’examine cette question pour les expressions modales (les mots qui expriment la possibilité en anglais : must, can, might, maybe, probably, etc.) Il apparait effectivement que les enfants font des analyses compatibles avec l’évolution de la langue au cours du temps. Cependant, ‘compatible’ ne signifie pas nécessairement ‘causal’, alors restez à l’écoute !

MI : Est-ce que votre recherche affecte votre façon de parler aux enfants maintenant?

AC : Je ne pense pas, à part peut-être que, plus je travaille avec des enfants, plus je suis à l’aise avec tout plein d’enfants différents ! Ceci dit, travailler sur le langage des enfants affecte sans aucun doute ma façon de les ’écouter’ ! J’adore leur parler pas seulement à cause du contenu de ce qu’ils disent, mais à cause de la forme linguistique de ce qu’ils disent.

MI : Qu’est-ce que vous préférez dans votre travail d’étude ?

AC : La créativité linguistique ! Les enfants utilisent leur langue qui est en plein développement pour vivre leur jeune vie et ils produisent beaucoup de phrases créatives lorsqu’ils essaient de s’exprimer. Le problème en soi est fascinant et complexe : comment un enfant sans langue part-il de cette étape pré-linguistique pour devenir un adulte pleinement linguistique ? La langue est complexe et systématique, et il est tellement facile de la prendre pour acquise. Mais quand on doit réfléchir explicitement à ce qu’un petit apprenant fait, on est régulièrement frappé : c’est merveilleux de voir que les humains peuvent même apprendre une langue.

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[Ma maman et sa jumelle étaient en train de discuter l’économie.]

Un grand merci à Ailis Cournane de nous avoir ramenés dans notre enfance et de nous avoir appris comment on a un jour appris à parler. L’un des grands avantages des études linguistiques, ou des langues plus généralement, c’est que vous êtes constamment stupéfaits par les complexités du langage et par notre capacité à manier inconsciemment et sans effort cette complexité.

Le fait que la version bébé de ma personne a été capable d’apprendre le mot « tracteur » parmi ses premiers mots, est plutôt remarquable. Petit Michael a été capable de trouver où commence et où se finit le mot (avec un « t » et un « r »), d’identifier les sons au milieu, et d’associer cette suite de sons à cette machine énorme que mon grand-père conduisait avec moi dans son champ, et puis de produire ces sons sans qu’on me le demande, lorsque je l’ai vu la semaine suivante. Pas si mal quand on considère que, après 10 ans, je bataille toujours pour utiliser correctement la négation en français.

A tantôt,

 

Michael Iannozzi

Merci bien Floriane pour ton aide avec la traduction.

 

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Il n’est pas ce qu’elle dit, mais comment elle le dit

LeAnn Brown a récemment reçu son doctorat de l’Université de Toronto ; elle est aussi ponctuellement instructrice à l’Université de Calgary et assistante de recherche à l’Université du Manitoba. Elle étudie comment les traits de personnalité, l’orientation sexuelle et le sexe des gens se manifestent tous (s’ils se manifestent) dans leur discours, et comment tout cela façonne le pouvoir dans notre société.

Voici la première partie d’une entrevue en deux parties avec LeAnn. Cette semaine nous discutons de comment le discours des femmes est traditionnellement stigmatisé et de comment cette stigmatisation devient un moyen de critiquer les femmes en général.

La publication en deux semaines se concentrera sur les questions LGBTQ.

Les recherches effectuées ou citées par LeAnn reflètent des partis pris cruciaux sur notre société. En ayant une meilleure compréhension de ces questions, nous pouvons travailler à y répondre et à les surmonter.

[Les hommes et les femmes se sont comparés leurs façons de parler depuis toujours]

[Les hommes et les femmes se sont comparés leurs façons de parler depuis toujours]

Michael Iannozzi : Qu’est-ce qui vous a d’abord intéressée à étudier la façon dont le pouvoir, le sexe biologique et l’orientation sexuelle façonnent l’usage de la langue ?

LeAnn Brown : En tant qu’étudiante sous-graduée j’avais un peu entendu parler des « sexolectes », cette idée que les femmes et les hommes parlent différemment. Je me suis demandé : est-il facile pour les individus transgenres de pouvoir acquérir un nouveau sexolecte ? Et cette question est devenue l’épicentre de mon projet de maîtrise et une partie de ma recherche doctorale. Étudier les questions cis genres (c’est-à-dire non transgenres) et transgenres soulève toutes sortes de questions sur le pouvoir et l’orientation sexuelle si bien que mon intérêt pour toutes ces questions a évolué à partir de cette première question de base.

MI : Comment définissez-vous le pouvoir dans une conversation entre deux personnes?

LB: Il existe beaucoup de définitions différentes car il existe différentes sortes de pouvoir. Un bon point de départ pour définir le mot est de dire que vous avez le pouvoir si vous avez accès au prestige, à un statut social, à des richesses et à des opportunités. Lorsqu’on parle de langue et de facteurs sociaux généraux tels que le genre, l’orientation sexuelle, la race ou l’ethnicité, la classe sociale, on parle de la personne qui a le pouvoir d’établir les normes au sein d’une société. La société canadienne anglophone d’aujourd’hui est pour la plupart le produit de populations blanches, anglophones, chrétiennes, valides, hétérosexuelles et cis genres. Ainsi, cette société est majoritairement dirigée dans la plupart des secteurs (systèmes politique, religieux, judiciaire mais aussi dans l’éducation) par des hommes blancs, anglophones, chrétiens, valides et hétérosexuels. Non seulement ils ont accès au prestige, au statut social, aux richesses et aux opportunités mais ils ont aussi le contrôle de qui a accès à tout cela. Défier ce genre de pouvoir nécessite des mouvements sociaux : par exemple le mouvement américain des Droits Civiques, le mouvement féministe, toutes les luttes contre les discriminations au travail envers les membres des communautés LGBTQ.

Tout cela se trouve en arrière-fond lorsque deux personnes ont une conversation mais leurs propres réalités sociales et le contexte, dont le but même de la conversation, affectent aussi la relation de pouvoir. Ces éléments ne sont pas statiques puisque le contexte ou le but peuvent changer en même temps que l’équilibre du pouvoir. Il n’y a donc pas de réponse simple et unique à cette question.

MI : Comment le sexe des locuteurs joue-t-il un rôle dans l’équilibre des pouvoirs et, est-ce que cela a changé ces dix dernières années ?

LB : En ce qui concerne la société canadienne, les femmes ont maintenant plus accès au pouvoir dans les domaines sociaux que par le passé mais il existe toujours des iniquités de pouvoir. Je ne pense pas que la plupart des gens disputeraient cela étant donné la prévalence de la violence domestique contre les femmes, les proportions plus élevées de femmes (et d’enfants) vivant dans la pauvreté, les écarts de salaire basés sur le sexe ainsi que le manque de femmes au gouvernement en comparaison avec les hommes. La langue reflète tout cela.

Par exemple, si on regarde l’histoire de notre façon d’évoquer la langue anglaise, on découvre qu’on a supposé qu’elle était l’arène des hommes. L’écrivain Thomas Hardy a noté qu’ « il est difficile pour une femme de définir ses sentiments dans une langue qui est principalement créée par les hommes pour définir les leurs. » On a supposé que les hommes étaient des locuteurs et des écrivains standards, utilisant la grammaire et la prononciation « correctes ». Bien entendu, cela n’incluait pas tous les hommes : seulement les hommes blancs, anglophones natifs et éduqués. Par exemple, dans son livre sur la grammaire anglaise (1922), Jespersen a écrit des chapitres spécifiques pour parler des discours des locuteurs non-standards comme les « étrangers » et les femmes. Quand vous êtes au pouvoir, c’est vous qui pouvez décider de ce qui est « formel » ou « standard » et de ce qui ne l’est pas (ce qui est de qualité inferieure). Ça maintient le système, vous et tout le monde, en place.

Pourtant la recherche de Labov à la fin des années 60 et dans les années 70 aux États-Unis a révélé des résultats intéressants qui n’appuient pas ce point de vue sur la langue. Il a trouvé que les femmes anglophones, au-delà des limites d’ethnicité ou de classe sociale, produisent plus de formes standards que leurs homologues masculins. Il a aussi trouvé que les femmes ont tendance à être les innovatrices de la langue, en maintenant la langue vivante et vibrante, en participant par exemple à la création de nouvelles formes syntaxiques, de nouveaux points lexicaux ou de nouveaux changements vocaliques, dans un premier temps à des taux plus importants que pour leurs homologues masculins. C’est le célèbre « paradoxe sexolectal » de Labov.

MI : Que reflètent ces résultats quant à nos idées préconçues et à nos attentes ?

LB : Ces types de résultats sont importants parce qu’ils indiquent une importante déconnexion entre ce que des groupes spécifiques de locuteurs produisent et ce que des groupes de locuteurs spécifiques pensent de ce que les premiers groupes produisent. C’est-à-dire que nous avons des stéréotypes sur les groupes de locuteurs qui ne sont pas basés sur des données linguistiques à proprement parler et cela se maintient pour le facteur « sexe » aussi bien que pour d’autres facteurs sociaux.

C’est le travail de Robin Lakoff au début des années 70 qui s’est vraiment concentré sur la question des « sexolectes » (c’est-à-dire les différences linguistiques selon les sexes). L’importance de son travail a été minimisée parce qu’elle se basait sur ses propres intuitions en tant que femme universitaire blanche plutôt qu’à travers des études de vrais gens dans la vie quotidienne ; mais elle reste une personnalité importante à mon avis et ce, pour deux raisons. D’abord, elle a clairement identifié les limitations du travail mais elle reconnait aussi que ces différences linguistiques sont avant tout des différences de pouvoir. La langue des femmes reflétait l’impuissance tandis que celles des hommes reflétait le pouvoir si bien qu’il ne s’agit pas fondamentalement d’un problème de rôles entre les sexes mais d’un problème de répartition du pouvoir entre chaque sexe dans le schéma sociétal. Deuxièmement, elle a identifié des variables spécifiques que les femmes ont tendance à utiliser dans son expérience. Ces variables ont ensuite été recueillies et utilisées par des chercheurs ultérieurs dans leur propre recherche quantitative. Par exemple, les déclarations évasives (« plutôt », « je suppose », « tu vois »), les mots bouche-trou (’tu sais’, ‘euh’. ‘quoi », « bah », « ben », « style », « t’sais veux dire ») et les questions de reprise (« n’est-ce pas ? », « non ? »)

Les études ultérieures, comme celles de Shuy (1993) qui étudient des transcriptions d’auditions de tribunal soutiennent le premier point de Lakoff. Au tribunal, lorsqu’un témoin et un avocat ou un juge discutent, il y a une différence nette de pouvoir : dans la conversation, le témoin est la personne avec le moins de pouvoir. Nombre de signaux linguistiques que Lakoff a identifiés comme faisant partie de la langue des femmes, l’utilisation des réponses évasives et les mots bouche-trou par exemple, se retrouvent dans le discours du témoin, indépendamment de leur sexe. Curieusement, la recherche de Shuy suggère que l’utilisation de ces outils linguistiques moins forts mène à ce que le locuteur ne soit pas cru ; et cela a des conséquences en termes de verdicts juridiques et de condamnations.

MI : Pouvez-vous donner des exemples de la façon dont des traits du « discours des femmes » sont vus négativement ?

LB : Ce qui est intéressant à mon avis, c’est de savoir si une variable est stigmatisée parce qu’elle n’est pas standard ou parce qu’elle est utilisée par des femmes. Le contour intonatif montant est un excellent exemple. Pour faire simple, celui-ci consiste à faire une déclaration mais avec l’intonation de l’interrogation. En Amérique du Nord, on considère souvent que ce phénomène est exclusivement celui de jeunes femmes (des innovatrices !). Lakoff a aussi noté que le contour intonatif montant chez les femmes exprime l’hésitation et le besoin de réassurance. Ce cas est intéressant parce qu’il semble que tout le monde le remarque. En anglais nord-américain, il est très fortement associé aux jeunes femmes, mais négativement, en faisant passer la locutrice comme manquant de confiance ou même inepte.

Par exemple, une jeune femme m’expliquait pendant un atelier qu’on lui avait explicitement dit durant son programme universitaire en commerce de ne jamais utiliser le contour intonatif montant parce que cela endommagerait sa crédibilité et son image professionnelle. Il existe sur Internet de nombreux articles et des videos YouTube populaires traitant des compétences de présentation et répondant aux horreurs de cette intonation.

Il est intéressant de noter qu’une petite étude de locuteurs ontariens (Shokeir, 2008) a montré que, tandis que les femmes utilisent l’intonation montante beaucoup plus que les hommes, celle-ci n’est pas l’exclusivité des femmes ni celle des jeunes femmes. Tout le monde l’utilise, les femmes plus que les hommes mais les femmes plus âgées l’utilisent à des taux semblables que les femmes plus jeunes. Shokeir (2008) a trouvé qui plus est que pour les hommes, l’intonation montante est connectée à des notions négatives comme l’incertitude alors que pour les femmes elle reflète des attributs positifs comme une attitude amicale.

En termes de pouvoir, l’intonation montante est-elle vue négativement parce qu’elle est associée à un manque de pouvoir ou à une impression d’incertitude de la part du locuteur, ou bien parce qu’elle est considérée comme un trait utilisé par les jeunes femmes ? L’interdiction de l’intonation montante dans les cours de commerce est-elle le reflet d’une culture qui accorde de l’importance au pouvoir ou dévalue-t-elle la bienveillance ou même les femmes en général ? L’intonation montante va-t-elle être utilisée au Canada par les femmes et les hommes et/ou les hommes canadiens changeront-ils les associations qu’ils font avec l’intonation vers quelque chose de plus positif ? Voilà des questions à garder en tête. C’est un bon exemple montrant qui établit les standards et comment les nouveautés qui ne sont pas en adéquation avec ces standards ne sont pas vues de manière positive tant que plus de gens (c’est-à-dire les personnes avec plus de prestige social) ne l’utilisent pas.

MI : À votre avis, pourquoi ce genre de « contrôle » de la langue est-elle si populaire ?

LB : La langue est souvent une façon « acceptable » de voir quelqu’un comme « l’Autre ». Les critiques de l’utilisation de la langue constituent un cadre pour continuer à produire et à justifier des préjudices et de la discrimination. Il en existe d’excellents exemples dans des vidéos YouTube qui attaquent les jeunes femmes et, je suppose, d’autres groupes traditionnellement discriminés. Lorsqu’on regarde le contenu des vidéos, il n’est pas question d’usage de la langue mais de misogynie, formulée en termes d’usage de la langue. Ironiquement, le fait de langue qui se fait attaquer est souvent utilisé par le critique.

Par exemple, dans une vidéo que j’ai présentée à un atelier, un jeune homme parodie une jeune femme qu’il n’aime pas, prétendument à cause de sa façon de parler. Il l’a fait en utilisant le terme « genre » de manière excessive. Mais lui-même utilise ce mot de manière excessive dans son propre discours ! Le contenu de la vidéo rend évident le fait que ce jeune homme trouvait cette femme (et les femmes qui parlent comme elle) « moralement insuffisante » bien qu’il ait choisi d’attaquer explicitement son discours plutôt que sa moralité.

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[Simone de Beauvoir]

Un grand merci à LeAnn Brown pour avoir partagé sa recherche et ses connaissances avec nous.

Il y a depuis quelques temps des discussions concernant la « voix craquée » [ou « friture vocale »] : ce son grinçant ou rauque qu’une voix peut produire, souvent à la fin d’une phrase. Ce phénomène a été critiqué de la même manière que le contour intonatif montant. Néanmoins, tout comme celui-ci, on a trouvé que la voix craquée n’est pas seulement utilisée par les femmes (loin de là), mais c’est un phénomène encore quasiment nouveau.

Certains aspects de la langue peuvent être, à tort ou à raison, associés à des groupes particuliers d’individus et peuvent être utilisés pour discriminer et critiquer ces derniers. Il existe cependant une diversité dans notre manière d’user et d’abuser la langue qui ne reflète pas qui nous sommes en tant qu’individus.

Vous pouvez trouver des histoires concernant le tapage en cours autour des voix craquées en cliquant sur les liens suivants :

http://www.npr.org/2015/07/23/425608745/from-upspeak-to-vocal-fry-are-we-policing-young-womens-voices

https://soundcloud.com/panoplyexcerpts/the-vocal-fry-guys

https://debuk.wordpress.com/2015/07/26/a-response-to-naomi-wolf/

http://nymag.com/thecut/2015/07/can-we-just-like-get-over-the-way-women-talk.html

http://www.thestar.com/life/2015/08/04/women-say-they-vocal-fry-because-they-want-to.html

 

Merci beaucoup.

A tantôt,

Michael Iannozzi

Merci bien à toi Floriane pour ton aide avec la traduction.

Une langue pendant 5000 ans

L’invitée de l’entrevue de cette semaine s’appelle Shayna Gardiner, étudiante en doctorat à l’université de Toronto. C’est la seule linguiste qui étudie la langue égyptienne ancienne. Son travail réunit des siècles de travaux d’archéologues, d’historiens, d’égyptologues afin d’étudier la langue que les anciens Égyptiens parlaient.

En guise d’avertissement, sachez que cette entrevue est lourde en termes techniques et que le sujet n’est pas des plus simples à suivre. Le travail de Shayna n’est pas simple (non pas que les personnes que nous avons interrogées auparavant fassent un travail simple mais, afin de mieux comprendre ce qu’elle fait et ce qu’elle étudie, certains termes et concepts ne seront peut-être pas immédiatement évidents pour les personnes extérieures au champ d’études, moi inclus).

Comme Shayna le mentionne dans l’entrevue, on a tous connu une période dans notre enfance où on était obsédé par l’Égypte antique, et certains d’entre nous n’en sont jamais sortis. Je suis l’une de ces personnes. En grandissant, j’étais toujours fasciné et je pense que ma mère a joué un grand rôle là-dedans. L’Égypte antique l’a toujours profondément intéressée. Quand j’étais gamin, nous regardions tous les documentaires sur l’Égypte qui passaient à la télé et, dans les ventes de livres d’occasion, nous achetions tous ceux que nous pouvions trouver sur cette civilisation. J’espère vraiment que ce blogue sera abordable non seulement aux linguistes mais aussi à tous ceux, dont ma mère, qui trouvent l’Égypte antique intéressante.

 

Exemple de l’écriture hiéroglyphique égyptienne

Exemple de l’écriture hiéroglyphique égyptienne

Michael Iannozzi : Bon, pour commencer : comment est-ce qu’on étudie l’égyptien ancien ?

Shayna Gardiner : Il y a beaucoup manières de l’étudier ; en égyptologie, d’habitude, la façon de procéder consiste à tout apprendre sur un texte donné : le type de texte, l’époque à laquelle il a été écrit (sans oublier ce qui se passait en Egypte à cette période et comment on peut affirmer que le texte provient de cette période), et ce qu’il nous dit de la société. Ce genre de choses.

SG : En linguistique, on peut étudier l’égyptien de la même manière qu’on étudie n’importe quelle autre langue : on peut résoudre des casse-têtes linguistiques en comprenant le fonctionnement de la structure en termes de types de phrases observables, par exemple l’ordre des mots. On peut aussi étudier des mots spécifiques jusqu’à un certain point, mais on tombe là dans une impasse car l’écriture égyptienne n’inclut pas les voyelles : elle n’utilise que les consonnes comme en arabe ou en hébreu ; il n’y a donc aucun moyen de savoir avec certitude quelles voyelles étaient utilisées et où elles se trouvaient.

SG : Par ailleurs, on peut aussi étudier les variations et les changements linguistiques: puisque l’égyptien a été écrit pendant plusieurs milliers d’années, il est possible d’avoir des textes provenant de nombreuses époques différentes et de les comparer les uns avec les autres sur des aspects de la langue qui ont changé à travers le temps, et sur comment ils ont changé. [Un exemple de changement serait l’évolution de l’usage de « merci » à travers les décennies ou les siècles.] De même, puisqu’il existe une telle variété de types de textes (les Égyptiens écrivaient des contes, des récits, de la littérature, des traités médicaux, des traités mathématiques, et des envoûtements magiques) et ce, dans des villes différentes, on peut apprendre comment la langue a évolué, à travers l’histoire de son écrit. On peut étudier les variations dans la langue égyptienne essentiellement de la même manière qu’on le ferait avec une langue moderne.

MI : During what time span was it spoken?

SG : L’égyptien est en fait la langue parlée avec la plus grande longévité au monde, d’après les traces laissées derrière elle. Sa forme écrite est apparue autour de 3 200 av. J-C, et on suppose que la langue a été parlée pendant au moins plusieurs milliers d’années avant que l’écriture ne soit inventée. La langue égyptienne est passée par 5 étapes différentes entre l’émergence de son écriture et sa mort : le vieil égyptien, le moyen-égyptien, le néo égyptien, le démotique et le copte. Le copte a été parlé jusqu’aux XVIIème et XVIIIème siècles apr. J-C. Il est toujours utilisé, même maintenant, de nos jours, par l’église copte de la même manière que le latin est utilisé par l’église catholique romaine.

MI : D’où proviennent vos données, géographiquement?

SG : Les données pour mon projet proviennent de toute l’Égypte : durant l’antiquité, le pays était divisé en deux parties : la Haute-Égypte au sud et la Basse-Égypte au nord. J’ai des échantillons de texte provenant des deux parties de l’empire, qui inclut l’Égypte et le Soudan actuels, tout le long de la Vallée du Nil. J’ai également des textes de Nubie, qui se trouvait juste au sud de la Haute-Égypte (aussi au Soudan actuel) et faisait occasionnellement aussi partie de l’empire égyptien (bien que toujours contre son gré).

MI : De combien d’auteurs est-ce que vous puisez vos informations?

SG : Je ne sais pas. La plupart des textes n’incluent pas le nom du scribe qui les a écrits (même si certains le mentionnent!) De plus, beaucoup de types de textes, comme les lettres, étaient dictés au scribe par la personne pour qui il écrivait. Cela signifie que nous ne serions pas en mesure de tirer de conclusions précises, malheureusement, sur les orateurs. Parfois, travailler avec des données antiques n’est pas aussi direct qu’avec les langues modernes !

MI : Quels genres de documentations écrites est-ce qu’on trouve ?

SG : Des tas! Les Égyptiens écrivaient sur beaucoup de supports : les murs des temples et des tombeaux, blocs de pierre, tessons de poterie, morceaux d’étoffe et papyrus sont quelques-unes des surfaces d’écriture les plus communes. En termes de types de textes, il existe des lettres (écrites dans des registres de familiarité variés), des textes autobiographiques, religieux, de magie, de sagesse (c’est-à-dire, des textes qui enseignent aux gens à se comporter comme il faut en société), des textes littéraires, de poésie, des traités de mathématiques, de médecine, pour en nommer seulement quelques-uns.

MI : Quels sont les textes les plus formels et les moins formels?

SG : En règle générale, les textes qui sont écrits le plus en langue vernaculaire [c’est-à-dire dans la langue quotidienne] et avec lesquels je travaille sont les lettres ; c’est ce qu’il y a de moins formel mais, il existe des niveaux variés de formalité à l’intérieur même des lettres : lorsque vous écrivez au roi, vous êtes plus formels que quand vous écrivez à un ami ou à un membre de votre famille. Du coup, les lettres aux morts sont les moins formelles parce que vous ne faites qu’écrire à un parent décédé comme s’il était encore en vie, soit en lui racontant votre vie, soit en lui demandant d’utiliser ses pouvoirs nouvellement acquis dans le monde des esprits pour vous aider dans le royaume mortel.

MI : Combien de sociolinguistes étudient l’égyptien ancien ?

SG :.Il n’y a que moi jusqu’à présent ! Mais j’espère que ce nombre va augmenter au fil du temps ; à mon avis, c’est une recherche qui en vaut vraiment la peine.

MI : Travailler dans une université qui possède un département d’égyptologie a-t-il été un avantage ?

SG : Absolument. Le fait que U of T ait un programme de linguistique aussi fantastique n’est qu’une des deux raisons qui expliquent pourquoi je voulais poursuivre mon doctorat ici – l’autre raison est que U of T a le seul département d’égyptologie qui existe au Canada. J’ai suivi des cours d’égyptien et j’ai travaillé avec des professeurs et des étudiants du département d’égyptologie tout au long de mes études ; ça a été extrêmement utile et une expérience tellement enrichissante de pouvoir apprendre des choses sur l’Égypte antique. Ça donne une compréhension beaucoup plus profonde de la langue lorsque vous connaissez aussi la culture et l’histoire des lieux où on parle cette langue.

MI : Un peu plus sur vous: qu’est-ce qui vous a intéressé en premier dans l’étude de l’égyptien ancien ?

SG : En fait, autant que je me souvienne, l’égyptologie m’a toujours intéressée. Je pense que tous les enfants passent par cette phase où ils veulent devenir paléontologues et/ ou archéologues et/ ou égyptologues. J’ai visité beaucoup de musées quand j’étais petite et j’étais toujours intéressée par les sections égyptiennes. Je me suis finalement dit « bon peut-être que je pourrais étudier ça ! » et je l’ai fait.

MI : Quelle est l’importance pour votre recherche de travailler avec des égyptologues ?

SG : C’est tellement important de recevoir des réactions sur mon travail de la part d’égyptologues parce qu’il existe déjà une quantité énorme de recherches qui ont été menées durant les deux derniers siècles par des égyptologues et, je ne sais pas forcément où aller chercher les informations. Par exemple, j’utilise des théories égyptologiques sur la langue pour fonder mes prédictions mais je n’aurais aucune hypothèse à vérifier si je ne lisais aucun article d’égyptologie ! De plus, il est beaucoup plus facile d’étudier l’égyptien si vous savez réellement lire et écrire égyptien et si vous avez appris la langue ; la meilleure façon de le faire est de travailler avec des égyptologues et d’apprendre d’eux !

MI : Votre recherche aurait-elle pu être réalisée il y a 20 ans ? Quelles avancées technologiques sont requises ?

SG : Non, cette recherche n’aurait d’aucune façon pu être menée sans le corpus que j’utilise : le ROM [Musée Royal de l’Ontario, Toronto] possède beaucoup de textes, certes, mais rien qui s’approche des 1,1 millions de mots du Thesaurus Linguae Aegyptiae [« Corpus » signifie seulement « corps », se référant à l’ensemble des textes qu’elle utilise. Un corpus est une base de données qui contient des informations très spécifiques, en l’occurrence un écrit égyptien qui a été transcrit]. Le corpus est très récent ; il y a 20 ans, Internet existait à peine et un corpus comme celui-ci, si jamais il avait existé, n’aurait jamais été gratuit pendant les années précédant l’arrivée d’Internet.

MI : Quels sont vos espoirs concernant l’impact de votre recherche?

SG : Je ne vais pas dire « impact » parce que je ne sais pas si ça va affecter le monde ou quoi que ce soit. Mais il est important d’étudier la linguistique de l’égyptien ancien en général pour de nombreuses raisons. Appliquer aux langues anciennes les méthodes utilisées pour analyser leurs homologues modernes est extrêmement utile pour la découverte de relations entre les langues modernes ainsi que pour l’apport d’une compréhension de grande valeur quant à l’évolution de la langue (enfin, selon moi !). Cette recherche nous donne aussi une plus grande connaissance des langues anciennes et il s’en suit que nous gagnons aussi une plus grande compréhension des documents écrits dans de telles langues ainsi que des peuples antiques qui les parlaient. L’Égypte antique est l’une des rares cultures pour lesquelles on peut vérifier des hypothèses sur l’évolution de la langue sur des milliers d’années, et cela va nous permettre de vérifier des théories linguistiques modernes par rapport à des données anciennes afin de découvrir si les vérités universelles linguistiques d’aujourd’hui sont aussi universelles à travers le temps.

MI : La plupart des sociolinguistes travaillent sur des projets qui s’étendent sur une décennie ou peut-être même un siècle. Votre travail s’étend sur des millénaires. Quels en sont des avantages et des difficultés ?

SG : J’ai déjà parlé des avantages mais je vais en ajouter un autre ici: le changement au cours du temps de ce que j’étudie [l’usage des possessifs] est extrêmement lent, couvrant plus de 1 000 ans et cette évolution n’est toujours pas achevée. C’est vraiment important parce que si nous regardions n’importe quelle période, disons, de 500 ans, on aurait l’impression que ce que nous étudions, dans les possessifs égyptiens, ne subit aucun changement. C’est très important pour notre manière de regarder les variables modernes et ça nous rappelle que ce qui semble être une variation stable peut en réalité être en train de subir un changement très lent. [Elle veut dire ici que certains critères de notre façon de parler peuvent sembler ne pas changer; cependant, si on regarde sur une échelle temporelle un peu plus longue, on trouvera des changements qui n’apparaissent pas sur une échelle plus courte. Par exemple, si vous deviez regarder l’usage de « salut » sur les quelques dernières décennies, le mot semblerait très commun ; mais si vous retournez au XIXème siècle, le mot était beaucoup moins commun et même inexistant avant les années 1830.]

En ce qui concerne les inconvénients, il est beaucoup plus simple pour les données modernes d’obtenir des marqueurs de toutes les catégories possibles, alors qu’il y aura toujours des disparités pour les données anciennes. [Les marqueurs sont des exemples d’occurrence de l’élément étudié. Par exemple, si vous deviez étudier la fréquence à laquelle les gens disent « genre » en tant que tic de langage, chaque occurrence du mot « genre » serait un marqueur. Un exemple de catégorie serait la tranche d’âge du locuteur, son sexe ou sa ville d’origine. En conséquence si vous deviez étudier le mot « genre », vous voudriez obtenir des marqueurs provenant d’une multitude de personnes différentes ; ces personnes devraient être différentes en termes d’âge, de sexe ou de ville d’origine. Dans le contexte de l’égyptien ancien, le travail de Shayna est rendu difficile parce que le nom de l’auteur n’est pas souvent donné et, le sexe, l’âge et la ville d’origine sont difficiles à établir.] De même, on ne peut pas nécessairement être certain de l’année exacte où chaque texte a été écrit, de sa provenance, de l’âge du locuteur (de l’auteur dans ce cas), ou bien de son sexe (bien qu’il soit peu probable qu’il s’agisse d’une femme). On ne peut pas être aussi précis que pour les langues modernes.

MI : Comment est-ce que les changements de comportements culturels et de croyances se reflètent dans les écrits que vous voyez ?

SG : C’est vraiment intéressant! Vous pouvez observer les différences de nombreuses manières: par exemple, sous l’Ancien Empire, les rois étaient considérés comme très distants, majestueux, imposants mais la cassure entre l’Ancien Empire et le Moyen Empire est causée par une guerre civile. Les rois du Moyen Empire se sont rendus compte qu’être distant ne marche pas vraiment ; les textes parlant de royauté sont donc très différents et le roi est décrit comme attentionné et s’intéressant à la vie de son peuple. A la fin du Moyen Empire, l’Égypte est envahie et des chefs étrangers prennent le contrôle de la Basse-Egypte. La période suivante montre les rois nouvellement restaurés décrivant leur grande puissance et le nombre de chefs étrangers qu’ils ont vaincus.

MI : Pensez-vous que ce travail pourrait être réalisé par quelqu’un qui ne soit pas fortement intéressé par l’Égypte ancienne et qui n’en ait pas une compréhension en tant que culture ?

SG : Non. Enfin, techniquement, oui. N’importe qui pourrait obtenir les données et créer des statistiques sans comprendre tout cela. Mais honnêtement je ne pense pas qu’un linguiste puisse être aussi bon s’il n’a pas une certaine compréhension minimale de la culture qui utilise la langue qu’il étudie.

MI : Si vous pouviez retourner dans l’Égypte antique, qu’est-ce que vous aimeriez voir ou entendre le plus ?

SG : J’adorerais apprendre comment les scribes écrivaient vraiment ! L’écriture est tellement belle mais je voudrais voir comment on en arrive à ce niveau, et quels outils sont utilisés pour cela. J’adorerais aussi vraiment assister à une représentation vivante de certaines des œuvres littéraires que j’ai lues. Mais une petite conversation avec un Égyptien moyen serait bien mieux !

MI : Quel a été votre moment préféré dans votre implication dans cette recherche ?

SG : Je ne pense pas pouvoir en choisir un seul ! J’adore vraiment la langue égyptienne. Tout ce que je peux faire pour l’étudier, c’est juste extraordinaire pour moi !

Papyrus Ani (Source : Wikimedia Commons)

Papyrus Ani (Source : Wikimedia Commons)

A sincere thank you to Shayna Gardiner for shedding light on such a fascinating research subject. I know this week hasn’t really been about a “Canadian Language”, which is two-thirds of the Museum’s title, but she’s a Canadian linguist studying something I think almost everyone has been intrigued by.

Un sincère merci à Shayna Gardiner pour son éclairage sur un sujet de recherche aussi fascinant. Je sais que le billet de cette semaine n’a pas eu pour sujet une ‘langue canadienne’, ce qui représente pourtant les deux tiers du nom du musée mais Shayna Gardiner est une linguiste canadienne et elle étudie un sujet qui, il me semble, nous a tous intrigués au moins une fois dans notre vie.

 

A tantôt hein,

 

Michael Iannozzi

 

Merci bien de la patience de Floriane Letourneux avec la traduction