Il n’est pas ce qu’elle dit, mais comment elle le dit

LeAnn Brown a récemment reçu son doctorat de l’Université de Toronto ; elle est aussi ponctuellement instructrice à l’Université de Calgary et assistante de recherche à l’Université du Manitoba. Elle étudie comment les traits de personnalité, l’orientation sexuelle et le sexe des gens se manifestent tous (s’ils se manifestent) dans leur discours, et comment tout cela façonne le pouvoir dans notre société.

Voici la première partie d’une entrevue en deux parties avec LeAnn. Cette semaine nous discutons de comment le discours des femmes est traditionnellement stigmatisé et de comment cette stigmatisation devient un moyen de critiquer les femmes en général.

La publication en deux semaines se concentrera sur les questions LGBTQ.

Les recherches effectuées ou citées par LeAnn reflètent des partis pris cruciaux sur notre société. En ayant une meilleure compréhension de ces questions, nous pouvons travailler à y répondre et à les surmonter.

[Les hommes et les femmes se sont comparés leurs façons de parler depuis toujours]

[Les hommes et les femmes se sont comparés leurs façons de parler depuis toujours]

Michael Iannozzi : Qu’est-ce qui vous a d’abord intéressée à étudier la façon dont le pouvoir, le sexe biologique et l’orientation sexuelle façonnent l’usage de la langue ?

LeAnn Brown : En tant qu’étudiante sous-graduée j’avais un peu entendu parler des « sexolectes », cette idée que les femmes et les hommes parlent différemment. Je me suis demandé : est-il facile pour les individus transgenres de pouvoir acquérir un nouveau sexolecte ? Et cette question est devenue l’épicentre de mon projet de maîtrise et une partie de ma recherche doctorale. Étudier les questions cis genres (c’est-à-dire non transgenres) et transgenres soulève toutes sortes de questions sur le pouvoir et l’orientation sexuelle si bien que mon intérêt pour toutes ces questions a évolué à partir de cette première question de base.

MI : Comment définissez-vous le pouvoir dans une conversation entre deux personnes?

LB: Il existe beaucoup de définitions différentes car il existe différentes sortes de pouvoir. Un bon point de départ pour définir le mot est de dire que vous avez le pouvoir si vous avez accès au prestige, à un statut social, à des richesses et à des opportunités. Lorsqu’on parle de langue et de facteurs sociaux généraux tels que le genre, l’orientation sexuelle, la race ou l’ethnicité, la classe sociale, on parle de la personne qui a le pouvoir d’établir les normes au sein d’une société. La société canadienne anglophone d’aujourd’hui est pour la plupart le produit de populations blanches, anglophones, chrétiennes, valides, hétérosexuelles et cis genres. Ainsi, cette société est majoritairement dirigée dans la plupart des secteurs (systèmes politique, religieux, judiciaire mais aussi dans l’éducation) par des hommes blancs, anglophones, chrétiens, valides et hétérosexuels. Non seulement ils ont accès au prestige, au statut social, aux richesses et aux opportunités mais ils ont aussi le contrôle de qui a accès à tout cela. Défier ce genre de pouvoir nécessite des mouvements sociaux : par exemple le mouvement américain des Droits Civiques, le mouvement féministe, toutes les luttes contre les discriminations au travail envers les membres des communautés LGBTQ.

Tout cela se trouve en arrière-fond lorsque deux personnes ont une conversation mais leurs propres réalités sociales et le contexte, dont le but même de la conversation, affectent aussi la relation de pouvoir. Ces éléments ne sont pas statiques puisque le contexte ou le but peuvent changer en même temps que l’équilibre du pouvoir. Il n’y a donc pas de réponse simple et unique à cette question.

MI : Comment le sexe des locuteurs joue-t-il un rôle dans l’équilibre des pouvoirs et, est-ce que cela a changé ces dix dernières années ?

LB : En ce qui concerne la société canadienne, les femmes ont maintenant plus accès au pouvoir dans les domaines sociaux que par le passé mais il existe toujours des iniquités de pouvoir. Je ne pense pas que la plupart des gens disputeraient cela étant donné la prévalence de la violence domestique contre les femmes, les proportions plus élevées de femmes (et d’enfants) vivant dans la pauvreté, les écarts de salaire basés sur le sexe ainsi que le manque de femmes au gouvernement en comparaison avec les hommes. La langue reflète tout cela.

Par exemple, si on regarde l’histoire de notre façon d’évoquer la langue anglaise, on découvre qu’on a supposé qu’elle était l’arène des hommes. L’écrivain Thomas Hardy a noté qu’ « il est difficile pour une femme de définir ses sentiments dans une langue qui est principalement créée par les hommes pour définir les leurs. » On a supposé que les hommes étaient des locuteurs et des écrivains standards, utilisant la grammaire et la prononciation « correctes ». Bien entendu, cela n’incluait pas tous les hommes : seulement les hommes blancs, anglophones natifs et éduqués. Par exemple, dans son livre sur la grammaire anglaise (1922), Jespersen a écrit des chapitres spécifiques pour parler des discours des locuteurs non-standards comme les « étrangers » et les femmes. Quand vous êtes au pouvoir, c’est vous qui pouvez décider de ce qui est « formel » ou « standard » et de ce qui ne l’est pas (ce qui est de qualité inferieure). Ça maintient le système, vous et tout le monde, en place.

Pourtant la recherche de Labov à la fin des années 60 et dans les années 70 aux États-Unis a révélé des résultats intéressants qui n’appuient pas ce point de vue sur la langue. Il a trouvé que les femmes anglophones, au-delà des limites d’ethnicité ou de classe sociale, produisent plus de formes standards que leurs homologues masculins. Il a aussi trouvé que les femmes ont tendance à être les innovatrices de la langue, en maintenant la langue vivante et vibrante, en participant par exemple à la création de nouvelles formes syntaxiques, de nouveaux points lexicaux ou de nouveaux changements vocaliques, dans un premier temps à des taux plus importants que pour leurs homologues masculins. C’est le célèbre « paradoxe sexolectal » de Labov.

MI : Que reflètent ces résultats quant à nos idées préconçues et à nos attentes ?

LB : Ces types de résultats sont importants parce qu’ils indiquent une importante déconnexion entre ce que des groupes spécifiques de locuteurs produisent et ce que des groupes de locuteurs spécifiques pensent de ce que les premiers groupes produisent. C’est-à-dire que nous avons des stéréotypes sur les groupes de locuteurs qui ne sont pas basés sur des données linguistiques à proprement parler et cela se maintient pour le facteur « sexe » aussi bien que pour d’autres facteurs sociaux.

C’est le travail de Robin Lakoff au début des années 70 qui s’est vraiment concentré sur la question des « sexolectes » (c’est-à-dire les différences linguistiques selon les sexes). L’importance de son travail a été minimisée parce qu’elle se basait sur ses propres intuitions en tant que femme universitaire blanche plutôt qu’à travers des études de vrais gens dans la vie quotidienne ; mais elle reste une personnalité importante à mon avis et ce, pour deux raisons. D’abord, elle a clairement identifié les limitations du travail mais elle reconnait aussi que ces différences linguistiques sont avant tout des différences de pouvoir. La langue des femmes reflétait l’impuissance tandis que celles des hommes reflétait le pouvoir si bien qu’il ne s’agit pas fondamentalement d’un problème de rôles entre les sexes mais d’un problème de répartition du pouvoir entre chaque sexe dans le schéma sociétal. Deuxièmement, elle a identifié des variables spécifiques que les femmes ont tendance à utiliser dans son expérience. Ces variables ont ensuite été recueillies et utilisées par des chercheurs ultérieurs dans leur propre recherche quantitative. Par exemple, les déclarations évasives (« plutôt », « je suppose », « tu vois »), les mots bouche-trou (’tu sais’, ‘euh’. ‘quoi », « bah », « ben », « style », « t’sais veux dire ») et les questions de reprise (« n’est-ce pas ? », « non ? »)

Les études ultérieures, comme celles de Shuy (1993) qui étudient des transcriptions d’auditions de tribunal soutiennent le premier point de Lakoff. Au tribunal, lorsqu’un témoin et un avocat ou un juge discutent, il y a une différence nette de pouvoir : dans la conversation, le témoin est la personne avec le moins de pouvoir. Nombre de signaux linguistiques que Lakoff a identifiés comme faisant partie de la langue des femmes, l’utilisation des réponses évasives et les mots bouche-trou par exemple, se retrouvent dans le discours du témoin, indépendamment de leur sexe. Curieusement, la recherche de Shuy suggère que l’utilisation de ces outils linguistiques moins forts mène à ce que le locuteur ne soit pas cru ; et cela a des conséquences en termes de verdicts juridiques et de condamnations.

MI : Pouvez-vous donner des exemples de la façon dont des traits du « discours des femmes » sont vus négativement ?

LB : Ce qui est intéressant à mon avis, c’est de savoir si une variable est stigmatisée parce qu’elle n’est pas standard ou parce qu’elle est utilisée par des femmes. Le contour intonatif montant est un excellent exemple. Pour faire simple, celui-ci consiste à faire une déclaration mais avec l’intonation de l’interrogation. En Amérique du Nord, on considère souvent que ce phénomène est exclusivement celui de jeunes femmes (des innovatrices !). Lakoff a aussi noté que le contour intonatif montant chez les femmes exprime l’hésitation et le besoin de réassurance. Ce cas est intéressant parce qu’il semble que tout le monde le remarque. En anglais nord-américain, il est très fortement associé aux jeunes femmes, mais négativement, en faisant passer la locutrice comme manquant de confiance ou même inepte.

Par exemple, une jeune femme m’expliquait pendant un atelier qu’on lui avait explicitement dit durant son programme universitaire en commerce de ne jamais utiliser le contour intonatif montant parce que cela endommagerait sa crédibilité et son image professionnelle. Il existe sur Internet de nombreux articles et des videos YouTube populaires traitant des compétences de présentation et répondant aux horreurs de cette intonation.

Il est intéressant de noter qu’une petite étude de locuteurs ontariens (Shokeir, 2008) a montré que, tandis que les femmes utilisent l’intonation montante beaucoup plus que les hommes, celle-ci n’est pas l’exclusivité des femmes ni celle des jeunes femmes. Tout le monde l’utilise, les femmes plus que les hommes mais les femmes plus âgées l’utilisent à des taux semblables que les femmes plus jeunes. Shokeir (2008) a trouvé qui plus est que pour les hommes, l’intonation montante est connectée à des notions négatives comme l’incertitude alors que pour les femmes elle reflète des attributs positifs comme une attitude amicale.

En termes de pouvoir, l’intonation montante est-elle vue négativement parce qu’elle est associée à un manque de pouvoir ou à une impression d’incertitude de la part du locuteur, ou bien parce qu’elle est considérée comme un trait utilisé par les jeunes femmes ? L’interdiction de l’intonation montante dans les cours de commerce est-elle le reflet d’une culture qui accorde de l’importance au pouvoir ou dévalue-t-elle la bienveillance ou même les femmes en général ? L’intonation montante va-t-elle être utilisée au Canada par les femmes et les hommes et/ou les hommes canadiens changeront-ils les associations qu’ils font avec l’intonation vers quelque chose de plus positif ? Voilà des questions à garder en tête. C’est un bon exemple montrant qui établit les standards et comment les nouveautés qui ne sont pas en adéquation avec ces standards ne sont pas vues de manière positive tant que plus de gens (c’est-à-dire les personnes avec plus de prestige social) ne l’utilisent pas.

MI : À votre avis, pourquoi ce genre de « contrôle » de la langue est-elle si populaire ?

LB : La langue est souvent une façon « acceptable » de voir quelqu’un comme « l’Autre ». Les critiques de l’utilisation de la langue constituent un cadre pour continuer à produire et à justifier des préjudices et de la discrimination. Il en existe d’excellents exemples dans des vidéos YouTube qui attaquent les jeunes femmes et, je suppose, d’autres groupes traditionnellement discriminés. Lorsqu’on regarde le contenu des vidéos, il n’est pas question d’usage de la langue mais de misogynie, formulée en termes d’usage de la langue. Ironiquement, le fait de langue qui se fait attaquer est souvent utilisé par le critique.

Par exemple, dans une vidéo que j’ai présentée à un atelier, un jeune homme parodie une jeune femme qu’il n’aime pas, prétendument à cause de sa façon de parler. Il l’a fait en utilisant le terme « genre » de manière excessive. Mais lui-même utilise ce mot de manière excessive dans son propre discours ! Le contenu de la vidéo rend évident le fait que ce jeune homme trouvait cette femme (et les femmes qui parlent comme elle) « moralement insuffisante » bien qu’il ait choisi d’attaquer explicitement son discours plutôt que sa moralité.

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[Simone de Beauvoir]

Un grand merci à LeAnn Brown pour avoir partagé sa recherche et ses connaissances avec nous.

Il y a depuis quelques temps des discussions concernant la « voix craquée » [ou « friture vocale »] : ce son grinçant ou rauque qu’une voix peut produire, souvent à la fin d’une phrase. Ce phénomène a été critiqué de la même manière que le contour intonatif montant. Néanmoins, tout comme celui-ci, on a trouvé que la voix craquée n’est pas seulement utilisée par les femmes (loin de là), mais c’est un phénomène encore quasiment nouveau.

Certains aspects de la langue peuvent être, à tort ou à raison, associés à des groupes particuliers d’individus et peuvent être utilisés pour discriminer et critiquer ces derniers. Il existe cependant une diversité dans notre manière d’user et d’abuser la langue qui ne reflète pas qui nous sommes en tant qu’individus.

Vous pouvez trouver des histoires concernant le tapage en cours autour des voix craquées en cliquant sur les liens suivants :

http://www.npr.org/2015/07/23/425608745/from-upspeak-to-vocal-fry-are-we-policing-young-womens-voices

https://soundcloud.com/panoplyexcerpts/the-vocal-fry-guys

https://debuk.wordpress.com/2015/07/26/a-response-to-naomi-wolf/

http://nymag.com/thecut/2015/07/can-we-just-like-get-over-the-way-women-talk.html

http://www.thestar.com/life/2015/08/04/women-say-they-vocal-fry-because-they-want-to.html

 

Merci beaucoup.

A tantôt,

Michael Iannozzi

Merci bien à toi Floriane pour ton aide avec la traduction.

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De deux langues nait une troisième

Le mitchif (ou métchif) est une langue parlée traditionnellement par les Métis du Saskatchewan, du Manitoba, à travers le Canada et même au Dakota du Nord. La langue a été le sujet d’intenses discussions en linguistiques à cause du caractère unique de sa création.

Le professeur Nicole Rosen de l’Université du Manitoba étudie le mitchif depuis ses années d’études graduées et elle a travaillé sur un dictionnaire en ligne pour essayer de documenter et de préserver la langue. En dépit de tout ce qui rend le mitchif intéressant et spécial, la langue n’a jamais reçu l’attention de la part des documentalistes ni les efforts de revitalisation dont elle a besoin. Malheureusement, tout comme de très nombreuses langues indigènes d’Amérique du Nord, elle se trouve au bord de l’extinction. Ce qui est en jeu ici, c’est une langue qui représente les deux versants de l’histoire canadienne : l’histoire du Canada précolonial et l’histoire des colons européens et de leur émigration vers l’ouest.

J’ai eu l’énorme privilège de parler de cette langue fascinante avec le Professeur Rosen.

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Michael Iannozzi : Qu’est-ce que le mitchif ?

Nicole Rosen : Le mitchif, c’est une langue parlée par un sous-groupe du peuple métis, un mélange de français et de cri des plaines mais c’est aussi un peu d’anglais et d’ojibwé.

MI : D’où vient la langue?

NR : Autant que nous sachions, elle s’est formée au début du XIXe siècle, dans la Vallée de la Rivière Rouge, autour de Winnipeg. On la parlait déjà dans les années 1820 ou 1830. Elle a été créée en grande partie par les colons français qui ont épousé des femmes indigènes et qui ont créé une nouvelle culture, la culture métisse, ainsi qu’une nouvelle langue.

MI : C’est bien plus tôt que ce que je pensais; les colons français se seraient trouvés dans cette région avant les années 1820 mais n’auraient pas commencé à créer cette culture jusque-là ?

NR : Il est possible qu’il y ait eu un groupe avant cette date mais les traces les plus anciennes que nous avons de la langue remontent à cette période. Il existe certainement des traces de la langue et de la culture avant cette époque mais ce n’est pas avant les années 1820 que ce groupe, de manière collective c’est-à-dire en tant que communauté, a été appelé « Métis » ou « Métis de la Rivière Rouge ». Avant cette date, nous n’avons pas de traces évidentes de la création par les Métis de leur propre culture et leur propre identité. Il est probable que tous ces changements ne se soient pas produits avant les années 1820 lorsque les colons ont commencé à émigrer aussi loin à l’ouest.

MI : Donc, aujourd’hui, où trouverions-nous des locuteurs de mitchif ?

NR : Il y a des locuteurs dans quelques communautés au Manitoba comme à Camperville, San Clara et autour de Binscarth. Il y a d’autres communautés métisses avec des locuteurs au Saskatchewan, en Alberta et au Dakota du Nord. Dans les années 1870 et 1880, les Métis étaient dispersés, ou plutôt, il serait plus adéquat de dire qu’ils avaient fui la vallée de la Rivière Rouge à cause de rebellions et de batailles. Ils se sont donc dispersés à travers les prairies. La bataille de 1885 est celle qui a vraiment marqué la fin des colonies métisses dans la vallée de la Rivière Rouge ; Louis Riel a été pendu ; la langue mitchif et la culture métisse sont passées dans l’ombre après ça.

Avant ça, les Métis jouissaient en fait d’une place plutôt bonne dans la société parce qu’ils avaient une double culture et qu’ils étaient multilingues ; ils connaissaient la région comme leur poche et la plupart d’entre eux allaient à l’école si bien qu’ils pouvaient commercer entre les groupes de colons et les peuples indigènes. Grace à leur héritage double, ils pouvaient souvent s’entendre avec chacune des communautés : les Premières Nations aussi bien que les colons.

MI : Avant 1885, ils pouvaient faire partie des deux communautés alors qu’après cette date, ils ne faisaient plus vraiment partie d’aucune ?

NR : Oui, malheureusement ils se sont ensuite cachés et c’est à partir de ce moment-là que les Métis ont vraiment commencé à devenir des marginaux. C’est également à cette époque que de plus en plus de Québécois francophones, les Québécois qui n’étaient pas de sang métis, se faisaient recruter pour partir s’installer à l’ouest : ces nouveaux colons ont vraiment contribué à la marginalisation des personnes métisses.

MI : Si la langue est devenue clandestine en un sens, le fait qu’elle a pu survivre la rend d’autant plus intéressante. Les locuteurs étaient éparpillés à travers les Prairies et pourtant, la langue a été capable de survivre.

NR : La langue mitchif s’est vraiment cachée. Elle n’était parlée qu’à la maison, ce n’était pas la langue que les Métis tendaient à utiliser ailleurs. Il y avait aussi des communautés métisses qui, après leur dispersion, ont tout simplement essayé de ne pas se mélanger avec les autres communautés afin de garder leur culture vivante. Une autre facette de leur persécution et de leur isolement est que leur culture clandestine et leur statut de marginaux signifiaient qu’ils évitaient parfois de se faire envoyer dans des écoles en internat. Les internats tendaient à cibler les réserves et beaucoup de Métis vivaient juste dans les forêts en se nourrissant des ressources de la terre ; certains ont pu garder leur langue et ainsi éviter d’attirer l’attention sur eux. Certains, certainement pas tous ni même la majorité mais certains, ont pu le faire parce qu’ils se trouvaient si dispersés et isolés.

MI : Alors, diriez-vous que cela explique aussi pourquoi ils ont été capables de garder leur langue vivante? Parce qu’ils se sont gardés pour eux-mêmes et qu’ils ont essayé d’éviter de faire partie de trop de communautés différentes ?

NR : Je crois que oui. C’est là une généralisation plutôt énorme bien sûr. À cause de leur dispersion et de leur multiculturalisme, les peuples métis sont très divers quant à leurs histoires et expériences. De ce fait, il est très difficile de généraliser ou même de dire que quelque chose s’est passé généralement de telle ou telle manière, en particulier parce que le mitchif est seulement une des langues des Métis. Ces derniers parlent aussi une variété métisse du français et une variété métisse du cri, parmi d’autres langues, si bien que lorsque vous essayez de décrire cette chose qu’on appelle le mitchif, les choses deviennent quelque peu ambiguës. Pour les linguistes, le mitchif, c’est cette langue métisse. Cependant, les Métis eux-mêmes voient le mitchif comme une langue parmi quelques autres.

MI : Si vous deviez faire une estimation: combien de locuteurs diriez-vous qu’il existe ?

NR : Nos meilleures estimations donnent un nombre de plusieurs centaines; néanmoins, nous ne savons pas vraiment parce que même si un locuteur peut cocher la case « mitchif » sur le formulaire de recensement, le mitchif peut signifier trois langues différentes ; nous ne savons donc pas à quelle langue se réfèrent nécessairement les gens qui disent pouvoir parler le mitchif. Je ne pense pas que celui-ci ait été inclus dans le dernier recensement de 2011 mais même s’il a été inclus dans le précédent, les nombres qui en sont ressortis étaient plutôt insignifiants à moins de savoir à quelle langue les locuteurs se référaient : un locuteur peut très bien cocher la case « mitchif » mais qu’est-ce que cela signifie ? Français mitchif, cri mitchif ou mitchif métis ?

MI : Quand une langue romane, le français, et une langue algonquine des Premières Nations, le cri des Plaines, se mélangent, qu’est-ce que cela finit par donner ?

NR : Il existe différents points de vue sur cette question mais en gros, on dirait effectivement qu’il y a une grosse influence française mais c’est principalement du cri des plaines. Les noms et les adjectifs tendent à provenir du français tandis que la plupart des verbes tendent à provenir du cri. C’est là une description bien générale : en réalité le découpage n’est pas exactement aussi clair.

MI : Est-ce qu’un francophone comprendrait le mitchif mieux ou moins bien qu’un locuteur de cri ?

NR : Un locuteur de cri va comprendre le mitchif un peu mieux qu’un locuteur de français mais ce serait quand même très difficile. Cependant, je crois que la langue, de manière générale, ressemble plus à une langue algonquine des Premières Nations qu’à une langue romane comme le français. Cependant, un grand nombre de mots français y sont incorporés et même des sons qui existent en français mais pas dans le cri des plaines font désormais partie du mitchif.

MI : Comment en êtes-vous venu à étudier le mitchif ? Comment en avez-vous-même entendu parler ?

NR : Je pense que par le passé, la plupart des gens n’avaient même jamais entendu parler du mitchif, même ici à Winnipeg. Je crois que c’est moins vrai de nos jours mais la langue n’est toujours pas connue à grande échelle. C’est en fait pendant mes études de master en linguistiques françaises à l’Université de Toronto que j’ai entendu parler du mitchif pour la première fois. Les phénomènes de contact du français avec d’autres langues comme pour les créoles [par exemple aux Antilles] m’ont toujours intéressée.

Quand on étudie les langues en contact, il y a toujours une section qui couvre les « langues métisses » et c’est toujours le même exemple : le mitchif. Il y en a d’autres mais c’est celle qui est la plus communément utilisée pour illustrer les langues métisses. Et puis je me suis dit : « Vraiment ? Des Métis le parlent ici, au Canada ? Moi, je viens de Winnipeg et ces gens-là parlent le mitchif là-bas ? Je n’en avais jamais entendu parler ; Il faut que j’aille chercher ce que c’est. » C’est vraiment ce qui a tout déclenché. J’ai trouvé des informations sur le mitchif et ensuite j’ai appelé la Fédération des Métis du Manitoba pendant mes études de master ; j’ai demandé si des gens parlaient le mitchif ou s’ils pouvaient me dire quoi que ce soit sur la langue. Il s’est avéré qu’ils venaient de concevoir un projet sur la langue mitchif. J’ai ainsi commencé ma collaboration avec eux, collaboration que je continue encore aujourd’hui. Tout s’est bien terminé.

[Un Android App pour la langue michif]

[Un Android App pour la langue michif]

Un sincère merci au Professeur Nicole Rosen pour son temps et son aperçu fascinant sur la langue mitchif. Le professeur Rosen a réalisé un travail significatif avec les aînés métis qui parlent le mitchif en créant un dictionnaire en ligne et en réalisant des enregistrements disponibles dans un atlas linguistique des langues algonquines. De manière plus importante, son travail a exigé d’écouter les besoins et les objectifs des communautés métisses quant à la revitalisation et à la documentation de leur langue…. Ou plutôt, comme nous venons de l’apprendre, de leurs langues. Les Métisses, plus que beaucoup d’autres groupes, ont suivi un chemin différent pour former leur langue, leur culture et leur communauté. Celles-ci sont jeunes et pourtant, elles ont déjà eu leur compte d’épreuves et de querelles ; néanmoins la culture métisse et les langues mitchifs sont toujours célébrées de nos jours. Espérons que cette langue fascinante, qui a joué un rôle tellement important dans l’histoire du Canada, survivra longtemps.

Le professeur Rosen m’a fourni plusieurs ressources pour pouvoir en apprendre davantage sur la culture métisse et les langues mitchifs :

L’Institut Gabriel Dumont

L’Institut Louis Riel

Le Projet de la Langue Mitchif

[En anglais]
Rappelez-vous : restez fiers des langues que vous savez parler. Votre héritage reste toujours attaché à une langue ; soyez fiers de ce qui fait de vous un être unique.

 

A tantôt, eh,

 

Michael Iannozzi

 

Merci bien à notre traductrice Floriane Letourneux

 

Parler avec les mains

Cette semaine, la discussion porte sur un sujet sur lequel j’ai toujours voulu en apprendre plus. Le professeur Erin Wilkinson de l’Université du Manitoba m’y a aidé. Elle est linguiste et elle étudie les langues des signes ; elle a d’ailleurs grandi en en parlant une. Ce sujet est d’un tel intérêt pour moi parce que ces langues ne sont vraiment pas assez étudiées et représentées dans le monde de la recherche bien qu’elles répondent à un besoin fondamental pour les humains : quelles que soient les barrières, les humains trouveront toujours un moyen de communiquer. Le professeur Wilkinson a joué le rôle de « briseuse de mythes » en résidence au Musée des Langues Canadiennes étant donné qu’elle a clairement communiqué toutes les idées fausses auxquelles bon nombre d’entre nous (moi inclus, je suis bien embarrassé de l’admettre), pouvons nous soumettre.

Professor Erin Wilkinson (Photo: Clara Haimes Kusumoto)

Professeure Erin Wilkinson (Photo: Clara Haimes Kusumoto)

Michael Iannozzi : Qu’est-ce qui vous a amené à étudier la linguistique ?

Erin Wilkinson : C’est la deuxième question la plus fréquente après « est-ce que la langue des signes est universelle ? » À laquelle la réponse est ‘non, les langues signées ne sont pas universelles’. Je réponds souvent : ‘Est-ce que les langues parlées sont universelles ?’ Imaginez la réaction des gens.

Ma fascination pour les langues a commencé quand j’étais jeune. Je suis née dans une famille qui entend bien mais qui ne savait pas parler en langue des signes ; nous avons tous été exposés au monde des sourds et des malentendants lorsque nous avons choisi d’apprendre la langue des signes américaine (LSA). Les livres m’ont familiarisé à l’anglais. Je demandais constamment à mes parents comment et pourquoi l’anglais fonctionnait selon des règles spécifiques. C’était là un signe sur que j’étais une linguiste de bonne foi vu que je posais toutes ces questions sur les règles de l’anglais en comparaison avec la LSA.

MI : Il me semble que pour beaucoup de gens, la langue des signes est considérée comme de l’anglais. Je crois qu’il y a une perception selon laquelle ce serait juste de l’anglais sous une forme signée. Comment est-ce différent de l’anglais ?

EW : Oui, il existe deux suppositions au sujet des langues des signes. La première est que ces langues en général ne sont pas de facto des langues [c’est-à-dire pas de vraies langues]. Beaucoup de documents discréditent cette idée ; cependant, elle prédomine parmi les profanes et les spécialistes.

La deuxième supposition est que la langue des signes est une représentation visuelle de leur langue parlée environnante. Il serait pourtant plus adéquat de dire qu’il s’agit d’une représentation visuelle de leur langue écrite environnante parce que les sourds et les malentendants n’ont pas accès aux langues parlées. [Les gens pensent souvent que la langue des signes américaine, c’est juste de l’anglais avec les mains au lieu de la bouche ou d’un crayon].

Maintenant, si on compare les langues signées avec les langues parlées, on doit faire attention lorsqu’on prend ce chemin. Beaucoup d’aspects dans les langues signées se retrouvent dans les langues parlées (et vice versa) ; néanmoins, des propriétés spécifiques à la modalité de communication apparaissent et elles peuvent seulement se produire dans les langues des signes (visuel-gestuel) ou dans les langues parlées (oral-auditif) [Même s’il existe de nombreuses similarités entre une langue des signes et une langue parlée, certains phénomènes se produisent seulement dans les langues visuelles tandis que d’autres se produisent seulement dans les langues parlées]. Il est important de comprendre que la recherche sur les langues des signes est bien plus rare et ‘relativement’ jeune en comparaison avec la longue histoire de la linguistique des langues parlées. En deuxième lieu, nous devons considérer la question suivante : qu’est-ce qui constitue les communautés des langues des signes ? Les sourds et les malentendants sont uniques en termes de minorités culturelles et linguistiques. Il n’y a aucune preuve de l’existence d’une communauté de langue des signes qui pourrait être catégorisée comme majorité linguistique, encore moins d’une langue des signes qui serait la majorité linguistique dans une communauté qui aurait des membres capables de parler [Les usagers de la langue des signes formeraient la majorité d’une communauté donnée]. Bien sûr, les sourds et les malentendants ne peuvent pas entendre l’anglais mais ils suivent une scolarité, ont un emploi, font des achats, envoient des textos et vont sur Internet. Il est évident qu’ils utilisent la langue écrite pour fonctionner dans de nombreuses situations quotidiennes et il n’est pas surprenant de voir des caractéristiques rencontrées dans les situations de contacts linguistiques (alternance de code linguistique, mélange de langues). Les sourds et malentendants sont donc bilingues par défaut.

MI : Il me semble aussi que beaucoup de gens partent du principe qu’il existe une seule langue des signes pour tous les pays anglophones. Comment est-ce que les langues des signes diffèrent dans le monde anglophone, et pourquoi ?

EW : Oui, il est vrai que c’est l’une des idées fausses les plus courantes. Les études indiquent que ce n’est pas vrai. Un exemple classique est la comparaison entre la langue des signes au Royaume Uni et celle aux Etats-Unis. Ces deux pays sont anglophones mais ils ne possèdent pas de langues des signes identiques, l’une nommée « accent britannique », l’autre « accent américain ». Au lieu de ça, les langues sont très différentes. L’intelligibilité réciproque entre les usagers britanniques et américains est basse (pareille à des anglophones essayant de comprendre le russe). De plus, la langue des signes irlandaise est aussi différente de la langue britannique et de la langue américaine.

MI : Qu’est-ce que l’étude des langues des signes révèle sur les langues de manière générale ?

EW : Les étudier nous aide, nous les linguistes et les chercheurs en sciences cognitives, à en savoir plus sur le fonctionnement du cerveau. La plupart des études tournent autour de l’examen des répercussions de la modalité de communication [La manière de transmettre du sens, que ce soit à l’écrit, à l’oral ou avec des signes] sur la structure de la langue, mais d’autres études examinent la typologie de la langue, son évolution, et bien plus ; tout cela nous aide à comprendre ce qui définit la langue. Nous cherchons ce qui définit la langue en comprenant mieux les propriétés qui dépendent, ou non, de la modalité.

Pour diverses raisons, les études en langue des signes sont généralement plus éprouvantes à mener en comparaison avec les études des langues principales (l’anglais, l’espagnol etc.). D’abord, il existe peu de linguistes en langues des signes dans le monde. Deuxièmement, recruter des usagers des langues signées pour la recherche n’est pas simple ; ils sont en plus considérés comme une population hautement vulnérable. Troisièmement, coder les données des langues prend énormément de temps : il est difficile de transférer du matériel visuel en codes recherchables parce que cela implique beaucoup d’argent et bien sûr du temps. Il y a tellement de choses à propos de ces langues qu’on ne sait pas assez ; en particulier la diversité typologique : comment découvrir plus de variations linguistiques.

MI : Y a-t-il des « accents » dans les langues des signes ? Et à quoi ressemblent-ils ?

EW : Les accents sont transmis de différentes manières, comme pour les langues parlées, à travers le choix des mots (variations lexicales régionales) ou bien à travers les variations phonologiques ; par exemple certaines personnes ont plus de chances de bouger leurs mains plus bas alors que d’autres garderaient leurs mains plus haut dans l’espace de signes. N’oubliez pas une chose : tout le monde a un accent. De plus, il existe un « accent d’entendant » : les usagers non-sourds de langues des signes ont leur propre accent qu’on ne rencontre pas chez les usagers sourds parce que les non-sourds ont appris la langue comme une langue seconde. La maitrise linguistique reflète aussi différents types d’ « accents » : les sourds qui ont acquis la langue des signes tard dans leur vie ne produisent pas la langue des signes de la même manière que les sourds qui l’ont apprise à la naissance.

MI : En ternes de nombre de locuteurs, comment se portent les langues des signes au Canada ?

EW : Pour la langue des Maritimes, il y a toujours au Canada quelques descendants d’usagers de la langue des signes des Maritimes mais ils ne sont pas les principaux usagers de la langue.

La langue des signes des Inuits est fragile : il existe quelques usagers dans le Nord.

La langue des signes québécoise est en bonne santé. Cependant, elle est bien plus petite en comparaison avec le nombre de locuteurs de la LSA, au Canada et aux Etats-Unis.

Cette dernière est en bonne santé. Elle est considérée comme l’une des variétés les plus importantes dans le monde étant donné la grande population d’usagers, à la fois chez les sourds et les entendants. Aux États-Unis, la LSA est la quatrième langue la plus enseignée dans les universités.

MI : Quelles caractéristiques définissent la langue des signes canadienne?

EW : Je vais vous donner quelques idées sur ce qu’est la variété canadienne de la langue des signes; cependant, ce domaine est extrêmement pauvre en termes de recherches. Je parlerai seulement des variations lexicales [Choisir « souper » au lieu de « diner » par exemple]. Voici deux variations lexicales qui distinguent clairement les Canadiens des Américains : gouvernement, beaucoup [« plenty »] [Les Canadiens ont une façon différente de signer ces mots].

Il existe aussi des variétés lexicales à l’intérieur même du Canada qui pourraient identifier la région d’origine d’un usager, par exemple, les mots « comité » (à Vancouver [committee]) et « discuter » (en Ontario [« to talk about something »]).

MI : Comment les nouveaux mots se forment-ils? Si un nouveau concept se présente, est-ce que le mot est « traduit » de l’anglais ou est-ce qu’une direction complètement différente est prise ? Par exemple, pour un tweet ?

EW : Emprunter est normal dans les langues. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre qu’il existe dans la LSA des emprunts à l’anglais parlé. Les usagers ont différentes stratégies lorsqu’ils rencontrent un nouveau concept. Certains mots peuvent être épelés avec les doigts ou bien signés. Un signe peut se développer soit dans le sens de « création » d’un mot complétement nouveau, soit comme une version modifiée d’un mot déjà existant [Les usagers peuvent créer un signe complètement nouveau ou alors modifier un signe déjà existant de même qu’un nouveau sens a été attribué au mot « tweet ». Le sens originel est « gazouillis d’un jeune oiseau »]. Par exemple, pour le mot « tweet », j’ai vu des usagers de la LSA modifier le signe pour « oiseau » en le déplaçant de la bouche vers la zone du torse avec un mouvement spécifique.

MI : Est-ce qu’il y a des mots, des expressions ou des concepts qui sont uniques à la langue des signes et que vous aimez en particulier?

EW : Je n’ai rien de particulier qui me vient à l’esprit mais je suis souvent stupéfaite de voir comment les sourds semblent choisir un signe au hasard, sans se consulter les uns les autres, pour représenter un événement, une personne ou un référent (là où ceux-ci n’ont pas de signe propre à eux). Le signe qu’ils choisissent transmet clairement la caractéristique la plus saillante de l’événement ou de la personne. Par exemple, si nous parlions d’une personne que nous aurions vue à une réception à l’université mais dont nous ne connaîtrions pas le nom, je choisirais une caractéristique spécifique qui identifierait la personne parmi 50 autres. J’en tombe à la renverse de voir leur rapidité pour faire ça et pour choisir un signe pour représenter un référent particulier. Par exemple, un ami et moi, nous sommes allés voir une pièce de théâtre et la pièce était inoubliable, pour diverses raisons. À un autre moment et un autre lieu, mon ami a choisi les signes « dents-briller » pour dire « dents brillantes » et ainsi se référer à cette pièce. Je savais à quoi il faisait allusion : la pièce où on avait vu une boule à facettes renvoyer la lumière partout. À cause de ça, les dents d’un acteur étincelaient pendant le spectacle.

MI : Pour terminer, est-ce qu’il a une fausse représentation des langues des signes que vous aimeriez clarifier ?

EW : Est-il facile d’apprendre une langue des signes ? Je trouve que c’est une question très courante et pourtant très curieuse parce qu’elle reflète le parti pris des gens. Ma réponse consiste souvent à leur poser une question : ‘est-ce que vous trouvez qu’il est facile d’apprendre une nouvelle langue ?’ J’ai aussi des comptes rendus officieux de la famille, d’amis, d’étudiants et d’autres, qui trouvent qu’apprendre une nouvelle langue des signes est bien plus difficile qu’il n’y paraît. Les apprenants langue seconde représentent l’un des points sensibles en la linguistique des langues signées car ils doivent aussi apprendre une nouvelle modalité : passer d’une langue parlée à une langue signée ; ce qui n’est pas tout à fait la même chose que des apprenants qui apprennent une nouvelle langue dans la même modalité (une deuxième langue parlée). Deuxièmement, non seulement les locuteurs parlent mais ils exploitent aussi leur corps pour exprimer des concepts. Les locuteurs, d’une certaine manière, ne sont pas si différents des usagers de langue des signes parce que les deux utilisent leur visage, leurs mains et leur corps, définis comme des composants gestuels. Ce qui rend la tâche plus difficile pour les linguistes, c’est que les usagers des signes combinent des composants à la fois linguistiques et gestuels dans un même moyen. Le rôle de la gestuelle dans la langue est significatif et il mérite un blog à lui seul !

 

alphabet manuel de la langue des signes britannique

Alphabet manuel de la langue des signes britannique

Alphabet manuel de la langue des signes américaine

Alphabet manuel de la langue des signes américaine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mes profonds et sincères remerciements au professeur Erin Wilkinson pour nous avoir fourni des réponses aussi fascinantes et instructives ! Les langues des signes sont, comme elle l’a dit, largement sous-étudiées ; il existe tellement de suppositions et d’idées reçues venant du monde parlant qui sont d’énormes simplifications de la réalité, ou dans de nombreux cas, simplement fausses.

En apprendre davantage sur les langues des signes peut nous révéler beaucoup de choses sur les langues en général. De plusieurs manières, elles sont très différentes des langues parlées parce qu’elles ne sont justement pas parlées et, à d’autres égards, elles peuvent nous informer sur le fonctionnement de toutes les langues. Les langues signées sont uniques parce qu’il n’arrive pas souvent que ce soit les parents qui apprennent la langue en premier à leurs enfants : dans de nombreux cas, les parents ne savent pas signer. À la place, l’enfant apprend à partir de ses pairs et de ses instructeurs et non à la maison.

Même si vous ne voulez jamais apprendre une langue des signes, je remercie quand même le professeur Wilkinson pour avoir brisé tout un tas de mythes ! J’espère que toutes ces informations aideront à éclairer cette langue incroyable faite à la fois pour les entendants, les sourds et les malentendants.

 

A tantôt,

 

Michael Iannozzi

Merci bien Floriane Letourneux pour ton aide avec la traduction.