Un nouvel an, un ancien an fantastique

Bonne Année à tous!

 

Un petit billet de moi aujourd’hui. Je veux vous remercier tous pour votre soutien à notre musée en 2015. Je me suis joint le Musée canadien des langues en août 2014 à faire le travail bénévole pour ce blogue, et nos comptes de Twitter et Facebook.

 

Il est toujours un honneur énorme dont je suis fier à contribuer. Je suis donné la chance à parler avec des professeur(e)s, étudiants, et membres des communautés qui font du travail fantastique sur les langues. Je suis aussi très chanceux d’avoir l’opportunité de partager avec vous tous ce que j’aime des langues, et je suis très reconnaissant de votre générosité et patience.

 

Je veux remercier, en particulier, tout le monde qui a partagé leur recherche et travail avec moi et nos lecteurs. Aussi, Elaine Gold et Katharine Snider-McNair, la chaire et assistante exécutive du musée; elles sont toujours patientes, et toujours prêtes à m’aider avec n’importe quoi. Merci à vous.

 

Je veux aussi remercier Floriane Letourneux. Elle est la traductrice de nos billets de blogue (sauf celui-ci, alors les fautes sont tous les miens), et elle est trop patiente et gentille avec moi. J’entends souvent de ceux qui me disent que les traductions sont très bien faites, et je veux dire que c’est grâce à Floriane, et son travail excellent.

 

En 2016, je veux commencer à faire des petits billets sur les étudiants en des cycles avancés. Une idée j’ai essayé à commencer en septembre, mais il était un temps trop chargé avec des nouveaux étudiants et un nouvel an pour les universités. Alors, si vous êtes un(e) étudiant(e) canadien(ne), ou si vous étudiez quelque chose canadien sur les langues, contactez-moi à canlangmuseum@gmail.com. Aussi le document est ici : profils d’étudiant(e)s.  Je serais très heureux de parler avec vous.

 

Alors, enfin, n’hésitez jamais à me contacter avec des idées, des avis, ou d’autres choses. Je suis toujours reconnaissant de parler avec tous qui suit notre musée, et je veux bien savoir si vous avez des nouvelles, des événements, ou d’autre chose que vous voulez partager avec notre musée.

 

À tantôt, merci, et bonne année et bonne santé,

 

Michael Iannozzi

 

 

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Parler avec les mains

Cette semaine, la discussion porte sur un sujet sur lequel j’ai toujours voulu en apprendre plus. Le professeur Erin Wilkinson de l’Université du Manitoba m’y a aidé. Elle est linguiste et elle étudie les langues des signes ; elle a d’ailleurs grandi en en parlant une. Ce sujet est d’un tel intérêt pour moi parce que ces langues ne sont vraiment pas assez étudiées et représentées dans le monde de la recherche bien qu’elles répondent à un besoin fondamental pour les humains : quelles que soient les barrières, les humains trouveront toujours un moyen de communiquer. Le professeur Wilkinson a joué le rôle de « briseuse de mythes » en résidence au Musée des Langues Canadiennes étant donné qu’elle a clairement communiqué toutes les idées fausses auxquelles bon nombre d’entre nous (moi inclus, je suis bien embarrassé de l’admettre), pouvons nous soumettre.

Professor Erin Wilkinson (Photo: Clara Haimes Kusumoto)

Professeure Erin Wilkinson (Photo: Clara Haimes Kusumoto)

Michael Iannozzi : Qu’est-ce qui vous a amené à étudier la linguistique ?

Erin Wilkinson : C’est la deuxième question la plus fréquente après « est-ce que la langue des signes est universelle ? » À laquelle la réponse est ‘non, les langues signées ne sont pas universelles’. Je réponds souvent : ‘Est-ce que les langues parlées sont universelles ?’ Imaginez la réaction des gens.

Ma fascination pour les langues a commencé quand j’étais jeune. Je suis née dans une famille qui entend bien mais qui ne savait pas parler en langue des signes ; nous avons tous été exposés au monde des sourds et des malentendants lorsque nous avons choisi d’apprendre la langue des signes américaine (LSA). Les livres m’ont familiarisé à l’anglais. Je demandais constamment à mes parents comment et pourquoi l’anglais fonctionnait selon des règles spécifiques. C’était là un signe sur que j’étais une linguiste de bonne foi vu que je posais toutes ces questions sur les règles de l’anglais en comparaison avec la LSA.

MI : Il me semble que pour beaucoup de gens, la langue des signes est considérée comme de l’anglais. Je crois qu’il y a une perception selon laquelle ce serait juste de l’anglais sous une forme signée. Comment est-ce différent de l’anglais ?

EW : Oui, il existe deux suppositions au sujet des langues des signes. La première est que ces langues en général ne sont pas de facto des langues [c’est-à-dire pas de vraies langues]. Beaucoup de documents discréditent cette idée ; cependant, elle prédomine parmi les profanes et les spécialistes.

La deuxième supposition est que la langue des signes est une représentation visuelle de leur langue parlée environnante. Il serait pourtant plus adéquat de dire qu’il s’agit d’une représentation visuelle de leur langue écrite environnante parce que les sourds et les malentendants n’ont pas accès aux langues parlées. [Les gens pensent souvent que la langue des signes américaine, c’est juste de l’anglais avec les mains au lieu de la bouche ou d’un crayon].

Maintenant, si on compare les langues signées avec les langues parlées, on doit faire attention lorsqu’on prend ce chemin. Beaucoup d’aspects dans les langues signées se retrouvent dans les langues parlées (et vice versa) ; néanmoins, des propriétés spécifiques à la modalité de communication apparaissent et elles peuvent seulement se produire dans les langues des signes (visuel-gestuel) ou dans les langues parlées (oral-auditif) [Même s’il existe de nombreuses similarités entre une langue des signes et une langue parlée, certains phénomènes se produisent seulement dans les langues visuelles tandis que d’autres se produisent seulement dans les langues parlées]. Il est important de comprendre que la recherche sur les langues des signes est bien plus rare et ‘relativement’ jeune en comparaison avec la longue histoire de la linguistique des langues parlées. En deuxième lieu, nous devons considérer la question suivante : qu’est-ce qui constitue les communautés des langues des signes ? Les sourds et les malentendants sont uniques en termes de minorités culturelles et linguistiques. Il n’y a aucune preuve de l’existence d’une communauté de langue des signes qui pourrait être catégorisée comme majorité linguistique, encore moins d’une langue des signes qui serait la majorité linguistique dans une communauté qui aurait des membres capables de parler [Les usagers de la langue des signes formeraient la majorité d’une communauté donnée]. Bien sûr, les sourds et les malentendants ne peuvent pas entendre l’anglais mais ils suivent une scolarité, ont un emploi, font des achats, envoient des textos et vont sur Internet. Il est évident qu’ils utilisent la langue écrite pour fonctionner dans de nombreuses situations quotidiennes et il n’est pas surprenant de voir des caractéristiques rencontrées dans les situations de contacts linguistiques (alternance de code linguistique, mélange de langues). Les sourds et malentendants sont donc bilingues par défaut.

MI : Il me semble aussi que beaucoup de gens partent du principe qu’il existe une seule langue des signes pour tous les pays anglophones. Comment est-ce que les langues des signes diffèrent dans le monde anglophone, et pourquoi ?

EW : Oui, il est vrai que c’est l’une des idées fausses les plus courantes. Les études indiquent que ce n’est pas vrai. Un exemple classique est la comparaison entre la langue des signes au Royaume Uni et celle aux Etats-Unis. Ces deux pays sont anglophones mais ils ne possèdent pas de langues des signes identiques, l’une nommée « accent britannique », l’autre « accent américain ». Au lieu de ça, les langues sont très différentes. L’intelligibilité réciproque entre les usagers britanniques et américains est basse (pareille à des anglophones essayant de comprendre le russe). De plus, la langue des signes irlandaise est aussi différente de la langue britannique et de la langue américaine.

MI : Qu’est-ce que l’étude des langues des signes révèle sur les langues de manière générale ?

EW : Les étudier nous aide, nous les linguistes et les chercheurs en sciences cognitives, à en savoir plus sur le fonctionnement du cerveau. La plupart des études tournent autour de l’examen des répercussions de la modalité de communication [La manière de transmettre du sens, que ce soit à l’écrit, à l’oral ou avec des signes] sur la structure de la langue, mais d’autres études examinent la typologie de la langue, son évolution, et bien plus ; tout cela nous aide à comprendre ce qui définit la langue. Nous cherchons ce qui définit la langue en comprenant mieux les propriétés qui dépendent, ou non, de la modalité.

Pour diverses raisons, les études en langue des signes sont généralement plus éprouvantes à mener en comparaison avec les études des langues principales (l’anglais, l’espagnol etc.). D’abord, il existe peu de linguistes en langues des signes dans le monde. Deuxièmement, recruter des usagers des langues signées pour la recherche n’est pas simple ; ils sont en plus considérés comme une population hautement vulnérable. Troisièmement, coder les données des langues prend énormément de temps : il est difficile de transférer du matériel visuel en codes recherchables parce que cela implique beaucoup d’argent et bien sûr du temps. Il y a tellement de choses à propos de ces langues qu’on ne sait pas assez ; en particulier la diversité typologique : comment découvrir plus de variations linguistiques.

MI : Y a-t-il des « accents » dans les langues des signes ? Et à quoi ressemblent-ils ?

EW : Les accents sont transmis de différentes manières, comme pour les langues parlées, à travers le choix des mots (variations lexicales régionales) ou bien à travers les variations phonologiques ; par exemple certaines personnes ont plus de chances de bouger leurs mains plus bas alors que d’autres garderaient leurs mains plus haut dans l’espace de signes. N’oubliez pas une chose : tout le monde a un accent. De plus, il existe un « accent d’entendant » : les usagers non-sourds de langues des signes ont leur propre accent qu’on ne rencontre pas chez les usagers sourds parce que les non-sourds ont appris la langue comme une langue seconde. La maitrise linguistique reflète aussi différents types d’ « accents » : les sourds qui ont acquis la langue des signes tard dans leur vie ne produisent pas la langue des signes de la même manière que les sourds qui l’ont apprise à la naissance.

MI : En ternes de nombre de locuteurs, comment se portent les langues des signes au Canada ?

EW : Pour la langue des Maritimes, il y a toujours au Canada quelques descendants d’usagers de la langue des signes des Maritimes mais ils ne sont pas les principaux usagers de la langue.

La langue des signes des Inuits est fragile : il existe quelques usagers dans le Nord.

La langue des signes québécoise est en bonne santé. Cependant, elle est bien plus petite en comparaison avec le nombre de locuteurs de la LSA, au Canada et aux Etats-Unis.

Cette dernière est en bonne santé. Elle est considérée comme l’une des variétés les plus importantes dans le monde étant donné la grande population d’usagers, à la fois chez les sourds et les entendants. Aux États-Unis, la LSA est la quatrième langue la plus enseignée dans les universités.

MI : Quelles caractéristiques définissent la langue des signes canadienne?

EW : Je vais vous donner quelques idées sur ce qu’est la variété canadienne de la langue des signes; cependant, ce domaine est extrêmement pauvre en termes de recherches. Je parlerai seulement des variations lexicales [Choisir « souper » au lieu de « diner » par exemple]. Voici deux variations lexicales qui distinguent clairement les Canadiens des Américains : gouvernement, beaucoup [« plenty »] [Les Canadiens ont une façon différente de signer ces mots].

Il existe aussi des variétés lexicales à l’intérieur même du Canada qui pourraient identifier la région d’origine d’un usager, par exemple, les mots « comité » (à Vancouver [committee]) et « discuter » (en Ontario [« to talk about something »]).

MI : Comment les nouveaux mots se forment-ils? Si un nouveau concept se présente, est-ce que le mot est « traduit » de l’anglais ou est-ce qu’une direction complètement différente est prise ? Par exemple, pour un tweet ?

EW : Emprunter est normal dans les langues. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre qu’il existe dans la LSA des emprunts à l’anglais parlé. Les usagers ont différentes stratégies lorsqu’ils rencontrent un nouveau concept. Certains mots peuvent être épelés avec les doigts ou bien signés. Un signe peut se développer soit dans le sens de « création » d’un mot complétement nouveau, soit comme une version modifiée d’un mot déjà existant [Les usagers peuvent créer un signe complètement nouveau ou alors modifier un signe déjà existant de même qu’un nouveau sens a été attribué au mot « tweet ». Le sens originel est « gazouillis d’un jeune oiseau »]. Par exemple, pour le mot « tweet », j’ai vu des usagers de la LSA modifier le signe pour « oiseau » en le déplaçant de la bouche vers la zone du torse avec un mouvement spécifique.

MI : Est-ce qu’il y a des mots, des expressions ou des concepts qui sont uniques à la langue des signes et que vous aimez en particulier?

EW : Je n’ai rien de particulier qui me vient à l’esprit mais je suis souvent stupéfaite de voir comment les sourds semblent choisir un signe au hasard, sans se consulter les uns les autres, pour représenter un événement, une personne ou un référent (là où ceux-ci n’ont pas de signe propre à eux). Le signe qu’ils choisissent transmet clairement la caractéristique la plus saillante de l’événement ou de la personne. Par exemple, si nous parlions d’une personne que nous aurions vue à une réception à l’université mais dont nous ne connaîtrions pas le nom, je choisirais une caractéristique spécifique qui identifierait la personne parmi 50 autres. J’en tombe à la renverse de voir leur rapidité pour faire ça et pour choisir un signe pour représenter un référent particulier. Par exemple, un ami et moi, nous sommes allés voir une pièce de théâtre et la pièce était inoubliable, pour diverses raisons. À un autre moment et un autre lieu, mon ami a choisi les signes « dents-briller » pour dire « dents brillantes » et ainsi se référer à cette pièce. Je savais à quoi il faisait allusion : la pièce où on avait vu une boule à facettes renvoyer la lumière partout. À cause de ça, les dents d’un acteur étincelaient pendant le spectacle.

MI : Pour terminer, est-ce qu’il a une fausse représentation des langues des signes que vous aimeriez clarifier ?

EW : Est-il facile d’apprendre une langue des signes ? Je trouve que c’est une question très courante et pourtant très curieuse parce qu’elle reflète le parti pris des gens. Ma réponse consiste souvent à leur poser une question : ‘est-ce que vous trouvez qu’il est facile d’apprendre une nouvelle langue ?’ J’ai aussi des comptes rendus officieux de la famille, d’amis, d’étudiants et d’autres, qui trouvent qu’apprendre une nouvelle langue des signes est bien plus difficile qu’il n’y paraît. Les apprenants langue seconde représentent l’un des points sensibles en la linguistique des langues signées car ils doivent aussi apprendre une nouvelle modalité : passer d’une langue parlée à une langue signée ; ce qui n’est pas tout à fait la même chose que des apprenants qui apprennent une nouvelle langue dans la même modalité (une deuxième langue parlée). Deuxièmement, non seulement les locuteurs parlent mais ils exploitent aussi leur corps pour exprimer des concepts. Les locuteurs, d’une certaine manière, ne sont pas si différents des usagers de langue des signes parce que les deux utilisent leur visage, leurs mains et leur corps, définis comme des composants gestuels. Ce qui rend la tâche plus difficile pour les linguistes, c’est que les usagers des signes combinent des composants à la fois linguistiques et gestuels dans un même moyen. Le rôle de la gestuelle dans la langue est significatif et il mérite un blog à lui seul !

 

alphabet manuel de la langue des signes britannique

Alphabet manuel de la langue des signes britannique

Alphabet manuel de la langue des signes américaine

Alphabet manuel de la langue des signes américaine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mes profonds et sincères remerciements au professeur Erin Wilkinson pour nous avoir fourni des réponses aussi fascinantes et instructives ! Les langues des signes sont, comme elle l’a dit, largement sous-étudiées ; il existe tellement de suppositions et d’idées reçues venant du monde parlant qui sont d’énormes simplifications de la réalité, ou dans de nombreux cas, simplement fausses.

En apprendre davantage sur les langues des signes peut nous révéler beaucoup de choses sur les langues en général. De plusieurs manières, elles sont très différentes des langues parlées parce qu’elles ne sont justement pas parlées et, à d’autres égards, elles peuvent nous informer sur le fonctionnement de toutes les langues. Les langues signées sont uniques parce qu’il n’arrive pas souvent que ce soit les parents qui apprennent la langue en premier à leurs enfants : dans de nombreux cas, les parents ne savent pas signer. À la place, l’enfant apprend à partir de ses pairs et de ses instructeurs et non à la maison.

Même si vous ne voulez jamais apprendre une langue des signes, je remercie quand même le professeur Wilkinson pour avoir brisé tout un tas de mythes ! J’espère que toutes ces informations aideront à éclairer cette langue incroyable faite à la fois pour les entendants, les sourds et les malentendants.

 

A tantôt,

 

Michael Iannozzi

Merci bien Floriane Letourneux pour ton aide avec la traduction.

 

La protection des langues dans leur nouveau foyer

Cette semaine, nous nous intéressons à l’organisation « ELAT » : Endangered Language Alliance Toronto : l’Alliance de Toronto pour les Langues en Danger. Le travail de cette organisation consiste à créer de la documentation pour les langues minoritaires ou menacées d’extinction. L’entrevue se concentre précisément sur leur premier projet : la langue hararie.

Mais l’entrevue est un peu différente parce que nous avons deux invités. Anastasia Riehl est la directrice de l’organisation ; mais afin d’avoir une vue personnelle du harari, j’ai également posé quelques questions à Abdullah Sherif, un locuteur de harari qui a travaillé avec l’Alliance sur la transcription et la traduction d’enregistrements audio en harari.

 

Michael Iannozzi : Vous faites partie de l’organisation ELAT. Que signifie l’acronyme ? Quels sont les objectifs du groupe ?

Anastasia Riehl : ELAT signifie « Endangered Language Alliance Toronto » [Alliance de Toronto pour les Langues en Danger]. Nos objectifs consistent à récolter des donnes pour les langues en danger parlées dans la région du Grand Toronto, ainsi que pour d’autres langues mineures ou sous-étudiées, afin de soutenir les communautés dans leurs efforts pour renforcer leurs langues et pour célébrer le caractère polyglotte de notre ville.

MI : Pourquoi est-il important de récolter des données sur ces langues à Toronto? Pourquoi est-ce que Toronto est un très bon endroit pour procéder à ce travail de documentation ?

AR : Il est important de faire ce travail de documentation pour ces langues où qu’elles soient parlées. Environ la moitié des 6000 langues du monde sont menacées d’extinction, et nombre d’entre elles n’ont jamais été étudiées ou enregistrées. Toronto offre une occasion unique d’entreprendre un travail de documentation du fait du nombre important et de la grande diversité des langues parlées ici, dont certaines se trouvent en voie de disparition au niveau mondial.

MI : Sur quels projets travaillez-vous en ce moment?

AR : Certains de nos projets en cours incluent le malais du Sri Lanka, le harari (en Éthiopie), le bukhori (la langue des juifs de Boukhara en Asie centrale), l’urhobo (au sud du Nigéria) et le faetar (un dialecte franco-provençal parlé en Italie). Dans tous ces cas, il existe au moins plusieurs dizaines de locuteurs à Toronto et nous espérons pouvoir enregistrer une gamme variée d’individus pour chaque langue.

Je me suis ensuite renseigné sur le travail de l’ELAT sur le harari auprès d’Abdullah Sherif, leader de la communauté à Toronto et locuteur de harari. Voici ses réponses.

Abdullah avec son père Abdusamed

Abdullah avec son père Abdusamed

MI : La communauté hararie semble avoir environ 2000 membres à Toronto. Comment est-elle dynamique ?

Abdullah Sherif : Je crois qu’il y a plus de 2000 Hararis à Toronto mais il est vrai que tous ne seraient répertoriés comme pouvant parler la langue. Je dirais que la communauté hararie est très dynamique quand on prend en considération sa taille. On peut les trouver dans tous les secteurs socio-professionnels à Toronto : banquiers, infirmiers, conducteurs de taxis, conducteurs de bus, avocats, patrons d’entreprise, étudiants à tous les niveaux : élémentaire, secondaire, universitaire, étudiants en maitrise, en doctorat… La communauté est socialement active aussi ; elle organise de nombreux événements culturels et religieux pour de grands groupes mais aussi pour des cercles plus restreints.

MI : Le harari vient de la Région Harar. Où est-ce ?

AS : Harar est maintenant une ville fortifiée dans l’est de l’Éthiopie.

MI : Y a-t-il des langues de la même famille que le harari?

AS : Le harari est une langue relativement unique. C’est en fait une enclave linguistique. C’est une langue sémitique [les langues sémitiques les plus connues sont l’hébreu et l’arabe.] entourée de langues couchitiques [tel que le somalien ou de nombreuses langues de la Corne de l’Afrique]. Une langue très similaire au harari est parlé par le peuple silt’e de la communauté des Gouragués. Ils se trouvent justement dans une région relativement éloignée de Harar. Beaucoup de Hararis se sont dispersés à travers l’Éthiopie au XVIème siècle. Certains suggèrent que les ancêtres des Silt’e sont en fait des Hararis émigrés ou du moins qu’ils sont été lourdement influencés par ces derniers.

MI : Pourquoi, d’après vous, est-il important de récolter des données concernant la langue hararie à Toronto?

AS : J’estime que c’est important parce que la langue est considérée en danger. Beaucoup de jeunes ne la parlent pas ou ne la parlent pas bien, prêtant ainsi foi à l’idée qu’elle est bien en danger. De plus, une grande partie de l’histoire de la langue est presque perdue. Créer de la documentation maintenant encouragera peut-être les gens à examiner comme il faut son passé et à ainsi donner à son futur une meilleure chance de survie.

MI : Est-ce que la communauté hararie possède des centres communautaires à Toronto comme des restaurants ou des lieux de rencontre?

AS : En dépit de la petite taille de la communauté, il existe un centre communautaire pour l’héritage harari. Ce qui est intéressant, c’est qu’il existe au moins 90 langues en Éthiopie et que presque chacune d’entre elles est associée à une communauté ethnique différente. Les Hararis constituent l’un des plus petits groupes en termes de population. Pourtant, ici à Toronto, vous trouvez l’unique centre communautaire éthiopien qui sert tous les Éthiopiens et en plus de cela, les Hararis ont leur propre centre communautaire indépendant. Il est possible qu’il y ait d’autres centres spécifiques comme celui-ci mais je ne suis pas au courant. En ce qui concerne les Hararis, en plus de leur propre centre, ils ont aussi des groupes communautaires ou religieux plus ou moins petits. Certains de ces petits groupes sont appelés « affochas » et peuvent être constitués de seulement trois membres. Traduit approximativement, « affocha » signifie « groupe communautaire ». A Harar, on trouve de nombreux affochas et de toutes sortes : pour les jeunes, pour les femmes, les hommes etc. Nous considérons aussi le grand centre communautaire comme un affocha.

MI : Les locuteurs, aussi bien en Éthiopie qu’au Canada, sont presque tous multilingues. Qu’est-ce que cela signifie pour la langue hararie ?

AS : Alors que c’est déjà le cas, le harari sera fortement influencé par les autres langues. Il est intéressant de noter que les locuteurs de harari en Éthiopie utilisent beaucoup de mots amhariques (l’amharique est la langue officielle du pays). J’en surprends plus d’un à chaque fois que j’utilise des mots hararis là où les gens auraient probablement utilisé des mots amhariques. Mais je suis par contre souvent coupable d’utiliser des mots anglais à de nombreux endroits quand je parle harari.

MI : D’après vous comment la langue peut-elle survivre à Toronto?

AS : La langue survivra seulement si les jeunes générations la parlent. Pour que cela arrive, il faut qu’ils en apprécient d’abord l’importance.

[Voici Abdusamed, père de Abdullah, et il parle le harari]

Pour terminer l’entrevue, j’ai ensuite posé au professeur Riehl des questions plus générales concernant l’ELAT et les langues en danger à Toronto.

MI : L’ELAT produit des documents vidéo et audio de ses projets linguistiques. Pourquoi cela est-il important à vos yeux ? Quel est le pouvoir des vidéos et des technologies modernes pour la survie de ces langues ?

AR : Il existe des méthodes variées de documentation linguistique: rassembler des listes de mots, entreprendre des analyses grammaticales, créer des dictionnaires, enregistrer des fichiers audio et vidéo de styles d’expression différents. Toutes ces méthodes sont importantes. À ce stade, nous nous concentrons sur la production de courtes vidéos qui, nous l’espérons, auront une valeur et un attrait immenses pour les linguistes qui étudient ces langues, pour les membres communautaires intéressés pour préserver des exemples de leurs langues ou bien pour les utiliser à des fins pédagogiques, et aussi pour le grand public intéressé d’apprendre un peu plus sur les langues et la vie de leurs locuteurs.

En termes de contenu, nous demandons en général aux participants de discuter leurs expériences en tant que locuteur d’une langue minoritaire dans le contexte torontois. On leur demande aussi de raconter, si cela est pertinent, leur expérience en tant qu’immigrants. De cette manière, nous espérons explorer les stéréotypes de l’expérience migratoire à Toronto ainsi que ceux sur Toronto en tant que ville polyglotte.

MI : Selon vous quel est l’élément crucial pour la survie, à Toronto, du harari et des autres langues que vous étudiez ?

AR : Les langues survivent par transmission intergénérationnelle. C’est lorsque cette transmission décline qu’une langue court le risque de disparaitre. Bien qu’il y ait souvent des forces extérieures travaillant à l’encontre de la conservation de la langue (politiques gouvernementales, facteurs économiques, etc.), la motivation pour maintenir une langue doit venir de l’intérieur de la communauté. Il y a cependant des choses que des personnes extérieures peuvent faire pour soutenir ces communautés, comme entreprendre des projets de documentation, créer du matériel pédagogique ou bien aider à organiser des cours de langues et des événements.

En parlant avec des communautés dont la langue est en danger, j’entends souvent des gens exprimer leur préoccupation concernant le déclin de leur langue parce que les jeunes générations, en particulier, ne sont pas intéressées pour la parler. Néanmoins, je reçois souvent aussi des réactions de la part de jeunes locuteurs ou de locuteurs partiels qui sont très motivés pour s’assurer de la survie de leur langue. Ces jeunes personnes sont la clé du futur de leur langue. Soutenir ces gens et collaborer avec eux en partageant des idées, des outils et des ressources est une manière significative pour s’assurer qu’une langue survit, que ce soit à Toronto ou ailleurs dans le monde.

MI : Qu’est-ce qu’une personne lambda peut faire pour aider ces langues?

AR : Parlez à votre famille, vos amis et vos voisins de l’histoire de leurs langues. Vous serez surpris de voir la quantité de gens qui ont des histoires intéressantes à partager. Si vous rencontrez une personne qui parle l’une des plus petites langues au monde, allez chercher de l’aide pour la documenter. Si vous êtes intéressés par des langues particulières, vous pouvez vous impliquer dans des communautés dans votre quartier. Vous pouvez aussi donner de votre temps, de votre expertise ou de vos ressources à des organisations qui travaillent à créer de la documentation et à conserver des langues en voie d’extinction. Et peut-être bien plus important, soutenez un monde dans lequel le plurilinguisme et les droits des communautés linguistiques minoritaires sont estimés.

 

Mes sincères remerciements à Anastasia Riehl et à Abdullah Sherif. Le travail qu’ils font est indéniablement précieux. Toutes les langues du monde valent la peine d’être sauvées et enregistrées. Durant les dernières décennies, de très nombreuses communautés se sont fracturées et ont émigré à travers le monde si bien que ces morceaux éparpillés ne peuvent garder leur langue vivante lorsqu’ils sont cernés par une nouvelle langue. Ces efforts de documentation sont importants parce que ces langues n’ont pas beaucoup été étudiées mais aussi parce que les communautés présentes à Toronto parlent peut-être une variété ou un dialecte différent de ceux des locuteurs restés dans la région d’origine de la langue.

Si vous souhaitez en apprendre d’avantage sur l’organisation ELAT, veuillez cliquer sur le lien suivant : http://www.elalliance.com

 

À tantôt,

 

Michael Iannozzi

Merci bien à Floriane Letourneux pour son aide avec la traduction!

 

Langues sans une Flotte

A chaque fois que je rencontre une nouvelle personne et qu’elle me demande ce que j’étudie, je réponds « la linguistique ». La première question qui vient ensuite est : « oh, combien de langues est-ce que vous parlez alors ? »

La plupart des gens n’ont qu’une vague idée de ce qu’est la linguistique et ce qu’ils en comprennent, c’est que cela inclut l’étude des langues (au pluriel). C’est souvent vrai mais pas nécessairement. Il existe beaucoup de linguistes monolingues. Si je bavarde avec une personne intéressée par la linguistique, j’aime bien amener la conversation vers la documentation des langues et leur mise en péril. Il y a deux raisons à cela : la première, c’est que le sujet m’intéresse et que je suis peut-être même compétent en la matière ; mais l’autre raison est que, tandis que les gens sont conscients qu’il existe beaucoup de langues à travers le monde, ils sont aussi fascinés d’apprendre que nombres d’entre elles courent le risque de disparaitre. Ma stratégie de conversation se retourne cependant contre moi quand ils me demandent : « alors, il y a combien de langues dans le monde ? »

Ce billet va tenter de répondre à cette question même. Je vais aussi essayer de la limiter au nombre de langues existant au Canada et au nombre qu’on pourrait perdre à la fois au Canada et dans le monde.

Tout d’abord, il ne sera jamais possible de donner un chiffre exact. La définition de ce qu’est une langue n’est pas aussi simple qu’il n’y parait. Il existe des dialectes, des variétés et des accents régionaux au sein d’une même langue. A un moment donné, un dialecte se distingue suffisamment d’une langue pour être classé à son tour comme une langue à part. Le problème essentiel est que la ligne qui sépare un dialecte et une langue varie à travers le temps et parmi les linguistes.

Tous les linguistes ont entendu la boutade classique : « une langue est un dialecte doté d’une armée et d’une flotte ». Cette phrase est tellement connue qu’elle possède même une page Wikipédia traduite en des dizaines de langues. Elle apparait d’abord comme une remarque sur l’arbitraire de la ligne de démarcation entre dialecte et langue et n’est en fait pas si loin de la vérité dans beaucoup de cas. Par exemple, le chinois en tant que langue apparait sur le formulaire de recensement canadien alors qu’il n’existe pas de langue chinoise en tant que tel. Il y a le mandarin et le cantonais, qui sont les langues les plus courantes en Chine ; mais il en existe bien d’autres, et plus distinctes les unes des autres que le français et l’allemand l’un de l’autre. Nos conceptions politiques et sociales selon lesquelles les nations ont leur propre langue ont donné l’idée que les langues sont liées à des pays ; mais, en réalité, cela a rarement été le cas.

En essayant de donner un nombre pourtant incertain, le site Ethnologue (une ressource très respectée chez les linguistes) recense 7 106 langues vivantes. A la question « combien de langues y a-t-il dans le monde ? », Google m’a donné des milliers de résultats. En fouillant certains de ces résultats, j’ai vu des nombres allant de 3 000 à 10 000. On doit donc faire attention à la source de l’information ! Continuons alors avec le nombre donné par le site Ethnologue.

Si nous limitons le chiffre d’Ethnologue pour se concentrer sur le Canada, cela donne un total de 88 langues. Cependant, il est important de noter que ce nombre prend seulement en compte les langues canadiennes qui ne sont pas des langues immigrées. Autrement dit, les langues apportées par les centaines de milliers d’immigrants ne sont pas comptées dans les 88. Les deux seules langues européennes comptabilisées sont l’anglais et le français parce que ce sont, selon le site Ethnologue, des langues institutionnelles, c’est-à-dire les langues officielles du pays.

Cela signifie qu’il existe au Canada 86 langues indigènes ; ce qui serait beaucoup et donc super s’il n’y avait pas le texte suivant :

« De ces 88 langues, 4 sont institutionnelles, 10 en développement, 2 en plein dynamisme, 42 en danger et 30 en voie de disparition.

Ça n’est surement pas un résultat réconfortant !

Un coup d’œil rapide aux chiffres concernant les Etats-Unis donne encore plus de sentiments mitigés :

215 langues. 4 institutionnelles, 7 en développement, 2 en plein dynamisme, 61 en danger et 141 en voie de disparition.

Vous pouvez choisir n’importe quel pays et la liste aura toujours l’air familier avec une vaste majorité soit en danger soit en voie d’extinction. Pour une réflexion sur la situation encore plus inquiétante, Ethnologue fournit un résumé des langues selon leur statut : 6 se partagent 29% de la planète et 101, 60%. A l’autre extrémité, 2% de la planète parlent 4 780 langues tandis que les 203 langues bonnes dernières du classement sont parlées par une moyenne de 171 locuteurs chacune. Ces statistiques plutôt percutantes jettent la lumière sur le fait que la diversité linguistique mondiale est vraiment en danger.

Dans le cas du Canada, les 42 langues en danger et les 30 en voie d’extinction se retrouvent dans les derniers 2%. Les langues définies comme étant en danger connaissent une perte de « transmission intergénérationnelle » ce qui est une manière de dire que la langue n’est pas transmise des parents à l’enfant. Cette perte sonne le glas de toute langue. Il se peut que les aînés puissant parler une langue énergiquement vivement/ vigoureusement, mais ils finiront par disparaitre. Si les enfants n’apprennent pas à parler la langue, celle-ci disparaitra avec les aînés. Pire, L’appellation « en voie de disparition » signifie en fait que tous les locuteurs restants ont passé l’âge de maternité, ce qui rend encore plus difficile la transmission de la langue à la plus jeune génération.

Gardez en tête que, des 88 langues canadiennes, 72 sont soit « en danger », soit « en voie de disparition ». Des 7 106 langues du monde, plus de la moitié d’entre elles se trouvent dans l’une de ces deux catégories. Il existe un raccourci répandu parmi les linguistes pour décrire la menace qui pèse sur les langues : la moitié des langues du monde auront disparu d’ici la fin du siècle. A moins que des mesures spectaculaires soient prises au Canada, nous passerons de 88 à 16 langues dans les prochaines 85 années.

Je suis navré de voir un futur si peu réjouissant. Néanmoins, de nombreuses personnes stupéfiantes travaillent sur de remarquables projets pour essayer d’inverser le cours des évènements ou du moins pour essayer d’en ralentir la progression. Je vous encourage vivement à étudier tout cela ; et bien sûr je suis là pour vous aider à le faire grâce au blog du Musée des Langues Canadiennes ! La prochaine fois que quelqu’un me demande « alors, il y a combien de langues dans le monde ? », je devrais probablement répondre « moins qu’il y a deux semaines, mais plus que dans deux semaines. »

 

A tantôt hein,

 

Michael Iannozzi

 

(Merci Floriane Letourneux de son aide avec la traduction)