C’est l’anglais canadien, tsé?

Cette semaine j’ai parlé avec Anastasia Riehl. Si le nom vous dit quelque chose, eh bien, merci ! C’est que vous êtes un fidèle lecteur de notre blogue et que vous vous souvenez probablement d’un entretien que j’ai eu avec elle et Abdullah Sherif à propos du travail que réalise l’Alliance de Toronto pour les Langues en Danger (ELAT). Cependant le professeur Riehl porte de nombreuses casquettes et, à l’Université Queen’s, elle est la directrice de l’Unité Linguistique Strathy (« Strathy Language Unit »).

Nous avons parlé de cette excellente ressource pour l’étude de l’anglais canadien.

 [L’un des nombreux projets de l’Unité Linguistique Strathy porte sur l’Île Wolfe, en Ontario.]

[L’un des nombreux projets de l’Unité Linguistique Strathy porte sur l’Île Wolfe, en Ontario.]

Michael Iannozzi : Tout d’abord, qu’est-ce que c’est, l’Unité Linguistique Strathy ?

Anastasia Riehl : L’Unité Linguistique Strathy est une unité de recherche à l’Université Queen’s dédiée à l’étude de la langue anglaise telle qu’on l’utilise au Canada. L’Unité a été fondée grâce à un legs d’un ancien étudiant de Queen’s, J.R. Strathy il y a presque 35 ans. M. Strathy s’intéressait beaucoup aux problèmes de l’usage de l’anglais et était consterné par le fait que la plupart des discussions de l’époque se concentraient sur la Grande-Bretagne ou les États-Unis. Il a voulu créer une unité dévouée seulement à l’anglais canadien. C’était à l’époque, et ça le reste d’ailleurs aujourd’hui, un projet unique.

MI : Quand l’unité a-t-elle été fondée? Quels étaient ses objectifs premiers et comment ceux-ci ont–ils évolué ?

AR : L’attention de l’unité se portait à l’origine sur l’étude de l’anglais canadien « standard » et sur la production d’un guide d’usage. Ces initiatives restent des aspects importants du travail de l’unité mais ils ont aussi tous les deux changé au cours du temps. Un changement concerne notre notion mouvante de « standard ». Aujourd’hui la plupart des experts en linguistique ne prendraient pas au sérieux l’idée qu’il existe une seule manière correcte de parler anglais au Canada ou qu’il y a un ensemble de règles que nous devons tous suivre. Ça ne rend pas l’idée de « standard » hors de propos cependant ; mais cela ouvre plutôt des pistes de recherche intéressantes sur ce que nous considérons être le standard et pourquoi – et sur comment les facteurs sociolinguistiques comme l’âge, le sexe, la religion, l’ethnicité et le statut social, pour n’en nommer que quelques-uns, façonnent nos notions de standard. En fait, la première conférence tenue par l’Unité Linguistique Strathy s’appelait « À la recherche du standard » et cette perspective a alors été centrale pour l’unité pendant un moment. L’idée du standard reste aussi pertinente parce que beaucoup de gens se soucient beaucoup de ce qu’ils perçoivent comme de la bonne grammaire. Si un journaliste de votre journal local utilise un mot d’une manière que les lecteurs pensent être incorrecte, le journal recevra probablement des dizaines de lettres extrêmement mécontentes ! Pourquoi les gens se soucient tellement de la langue, et ce que les gens perçoivent comme correct sont aussi des questions intéressantes.

Une autre manière dont le travail à l’Unité a changé, et d’ailleurs assez drastiquement en seulement 35 ans, est due à l’avènement des nouvelles technologies. Aux débuts de l’unité, des équipes d’étudiants ont scanné des documents, utilisant des machines très grandes et très chères afin de créer une base de données numérique pour l’étude de langues. Un tel travail, qui a pris de nombreuses années, peut maintenant être réalisé en ligne en simplement quelques heures. La plupart des premières ressources que possédait l’unité étaient produites en copie sur papier et était distribuées en nombre limité. Le corpus d’anglais canadien, les séries d’articles de travail, une bibliographie de l’anglais canadien : toutes ces ressources sont maintenant disponibles en ligne pour un public bien plus large, tout comme les initiatives qui étaient impossibles à réaliser auparavant, comme notre site web et notre blogue.

MI : Et le corpus Strathy de l’anglais canadien, qu’est-ce que c’est ?

AR : Le corpus Strathy de l’anglais canadien est une base de données d’environ 50 millions de mots mis ensemble dans le dessein d’étudier l’usage et l’évolution de l’anglais au Canada, en gros sur la période 1970-2010. Pour la plupart, il est fait d’échantillons de langues mais il inclut aussi des transcriptions de langue orale. Le corpus était l’un des premiers projets majeurs de l’Unité. Lorsque le premier directeur, W.C. Lougheed, a commencé à assembler le corpus au début des années 80, c’était relativement nouveau comme travail. Depuis cette époque, la linguistique de corpus a vraiment décollé, aidé par des changements technologiques qui ont rendu beaucoup plus facile la tâche de collecter et de gérer de larges quantités de données.

En 2013, nous avons travaillé avec Mark Davies de l’Université Brigham Young [située à Provo dans l’Utah], qui accueille plusieurs larges corpus tels que le corpus de l’anglais américain contemporain et le corpus national britannique, afin de créer une version recherchable en ligne du corpus Strathy qui est dorénavant disponible sur son site.

MI : Pourquoi le corpus Strathy est-il différent d’un corpus entièrement oral ? Comment est-ce que la fiction et les documents minutieusement écrits sont utilisés pour l’étude de l’anglais canadien ?

AR : Puisque le corpus Strathy contient pour la plupart, mais pas entièrement, de la documentation écrite, il est différent d’un corpus oral de la même manière que la langue écrite est différente de la langue parlée. La langue écrite tend à être plus formelle et présente les changements plus lentement, certainement en termes de types de documentation traditionnelle dans le corpus Strathy, bien que cela puisse être moins le cas si nous parlons de blogues personnels, de SMS, de forums internet, etc. Aussi, des aspects de la prononciation ne sont en général pas captés dans la langue écrite.

Vous m’avez interrogée sur la fiction. Il y a une chose qui m’intéresse en particulier là-dessus, c’est de savoir comment les dialectes sont représentés dans les dialogues fictionnels ; aussi, quels aspects d’un dialecte est-ce que les écrivains choisissent de représenter ? Comment les représentent-ils ? Et à quel point ces aspects correspondent-ils à la vraie langue ? Durant les deux dernières années, nous avons eu des étudiants gradués du département d’anglais qui ont exploré ces questions. Un étudiant, par exemple, a examiné le dialogue de personnages aborigènes anglophones dans la littérature canadienne et a regroupé les représentations dialectales en différentes catégories, en incluant les variations phonétiques transmises grâce à l’orthographe comme <‘bout> for <about> et des accords verbaux non-standards comme <he come> au lieu de <he comes>.

MI : Pouvez-vous nous parler de certains buts de l’Unité Linguistique concernant les études de l’anglais canadien ?

AR : Nous avons pour but d’être une ressource de grande valeur pour les étudiants et les spécialistes de l’anglais canadien aussi bien que pour le grand public si bien que la plupart de notre travail se concentre sur la création et la distribution de ressources pour faciliter la recherche des gens et il se concentre aussi sur nos propres projets de collecte de données.

Certaines des ressources que nous avons créées et maintenues incluent la bibliographie Strathy de l’anglais canadien, nos séries épisodiques d’articles intitulées « Strathy Student Working Papers on Canadian English », le site web Strathy, le blogue qui, parmi d’autres choses, suit les histoires trouvées dans les medias sur l’anglais canadien, ainsi que le Corpus Strathy de l’anglais canadien que l’on peut trouver en ligne.

En ce qui concerne les projets, l’un de nos gros projets à long-terme consiste à enregistrer des histoires personnelles de résidents de l’Île Wolfe en Ontario. Nous avons mené des entretiens avec des résidents de l’île depuis quelques années maintenant, en transcrivant les enregistrements et ensuite en créant une base de données qui sera utilisée pour la recherche sur la langue et sur l’histoire locale. Nous sommes aussi en train de développer un nouveau projet pour lequel nous sommes plutôt enthousiastes et que nous appelons « la carte des voix canadiennes ». Nous devrions avoir plus d’infos à partager à ce sujet durant la prochaine année.

L’Unité accueille aussi de temps en temps des conférences, telle que la conférence de 2014 « Changement et Variation au Canada » ; elle soutient aussi financièrement le cours sous-gradué de linguistique « l’Anglais canadien » à l’Université Queen’s et finance la recherche étudiante et des voyages pour participer à des conférences.

MI : Parlez-nous de l’Île Wolfe; pourquoi elle-t-elle si importante pour l’Unité Strathy ?

AR : L’Île Wolfe est localisée sur le fleuve Saint-Laurent entre Kingston en Ontario et Cap-Vincent dans l’état de New York. C’est la plus grande des Mille-Îles et, à l’année, elle a une population d’environ 2 000 résidents. En 2010 nous avons commencé à enregistrer des insulaires en train de partager des histoires de leur vie et ce, en collaboration avec la Société Historique de l’Île Wolfe. Nous sommes en train de transcrire les entretiens et de créer un corpus pour la recherche linguistique et historique.

Nous avons choisi l’Île Wolfe comme site de recherche pour plusieurs raisons. D’abord, de nombreux résidents viennent de familles qui sont sur l’île depuis plusieurs générations avec des liens culturels et linguistiques très forts. Deuxièmement, jusque récemment, beaucoup de résidents ont vécu la vaste majorité de leur vie sur l’île, au sens physique où aller sur l’île et en sortir n’a pas toujours été disponible ou facile, et aussi en termes de communication, avec les services téléphoniques par exemple, qui sont arrivés plus tard sur l’île que dans les zones continentales à proximité. Cela signifie que beaucoup d’insulaires ont eu moins de contact avec des locuteurs anglophones extérieurs à leur communauté que ce qui était typique pour les habitants du continent. Ce qui nous a aussi encouragés à entreprendre le projet, c’est le soutien et l’enthousiasme de la Société Historique de l’Île Wolfe, un groupe local qui avait déjà collecté des histoires orales de résidents de toujours. Il y a énormément de fierté et d’intérêt pour l’histoire de l’île parmi les résidents, et cela a pour résultat un soutien exalté pour le projet au sein de la communauté.

MI : Qu’est-ce que le Guide de l’usage de l’anglais canadien ?

AR : Le Guide de l’usage de l’anglais canadien a été l’un des premiers projets principaux de l’unité. L’un des souhaits de M. Strathy était que l’unité produise un guide d’usage qui se tourne vers le Canada plutôt que vers la Grande-Bretagne ou les États-Unis comme modèles.

On considère généralement les guides d’usage comme des instruments de prescription qui disent aux gens quoi dire et comment le dire, ce qui est le contraire du travail descriptif des linguistes qui a pour but de décrire ce que disent les gens dans les faits, en se basant sur les observations de vrais discours. Ce guide d’usage est différent et d’une certaine manière n’est pas bien servi par le terme « guide d’usage ». Le livre se focalise sur les points lexicaux qui sont intéressants dans le contexte canadien : dans certains cas parce que les mots sont uniques au Canada mais, dans la plupart des cas, parce que les mots tendent à soulever des questions sur l’usage ou l’orthographe au Canada à cause de leur variabilité constatée. Dans ces entrées, les éditrices, Margery Fee et Janice McAlpine, visent à communiquer leurs observations sur comment les mots sont utilisés en se basant en partie sur la recherche avec le corpus Strathy, dans beaucoup de cas en incluant des citations exemples du corpus. C’est fait pour être un guide d’usage dans le sens où quelqu’un qui se demanderait ce qu’est le standard canadien pour l’usage ou l’orthographe d’un certain mot, pourrait consulter le guide ; cependant le guide de manière générale n’offre pas de réponse claire mais explique plutôt toute variation constatée.

Je dirais que ce guide parvient en fait à un bon équilibre entre les buts prescriptif et descriptif. L’introduction du guide inclut une très bonne discussion de ces perspectives souvent en concurrence.

MI : Comment est-ce que le travail effectué à l’Unité Linguistique a changé au cours des deux dernières décennies, notamment à cause des changements dans la composition démographique et ethnique de notre pays ?

AR : L’un des domaines de la recherche sur l’anglais canadien que je trouve les plus intéressants est comment nous considérons le rôle de l’anglais dans nos centres urbains de plus en plus multilingues comme Toronto ou Vancouver. Dans le dernier recensement, par exemple, seulement 51% des résidents de Toronto ont rapporté l’anglais comme langue maternelle. Comment est-ce que nous définissons un « standard » pour Toronto, et quelle sorte d’anglais est-ce que nous devons enseigner dans les écoles ? Quelles sont les variétés d’anglais parlées dans différentes enclaves ethniques ? Est-ce qu’il y a des caractéristiques de l’anglais de Toronto qui diffèrent de celles de l’anglais de Vancouver, étant donné les populations différentes de locuteurs de langues-héritages ? Il y a des projets de recherche intéressants en cours à l’Université de Toronto et l’Université de York, qui explorent certaines de ces questions.

MI : L’un des buts que vise l’Unité Linguistique Strathy est d’attirer l’attention du public sur la question de l’anglais canadien. Comment pensez-vous que le public peut être impliqué dans une discussion sur l’anglais canadien ?

AR : Le public, sans aucun doute, pense déjà à la notion de langue et en parle. À travers notre site web et notre blogue, nos projets et nos évènements, nous espérons encourager le public à réfléchir et à parler de ces questions dans le cadre de l’histoire et du paysage linguistiques uniques du Canada. Il n’y a pas si longtemps, le monde se tournait vers la Grande-Bretagne et puis plus tard, vers les États-Unis aussi, comme modèles de l’usage de l’anglais. L’anglais du Canada a sa propre histoire, ses propres caractéristiques et ses propres variétés qui méritent d’être étudiées et célébrées. Comme le Canada, d’autres pays à travers le monde épousent de plus en plus leurs propres variétés nationales plutôt que de se tourner vers des standards extérieurs.

MI : Votre façon de parler est-elle typiquement canadienne ?

AR : Je suis originaire du Midwest des États-Unis. Mais, après avoir vécu dans différentes communautés anglophones en Amérique du Nord et ailleurs, je dirais que mon anglais est maintenant hybride ! Étant donné la région où j’ai grandi, je possède en effet beaucoup de caractéristiques typiquement associées avec l’anglais canadien… Des expressions comme « pop » [NDT « boisson gazeuse »] au lieu de « soda » et des aspects de prononciation comme la fusion des voyelles postérieures : « cot » et « caught » sont prononcées de la même manière. Bizarrement, ma façon de parler est à de nombreux égards plus canadienne que celle de mes étudiants dont la plupart viennent du sud de l’Ontario. Par exemple, j’utilise la version « positive » de « anymore » [NDT : en général, « anymore » est associé avec la négation « not » pour exprimer « ne… plus ». Ici, la négation n’est pas utilisée, d’où le côté « positif ». Le sens est alors totalement différent], comme dans « Kids grow up fast anymore. » [NDT : Les enfants grandissent vite de nos jours.]. C’est une caractéristique syntaxique parfois associée avec le Canada mais je n’ai toujours pas rencontré, durant les 5 dernières années, un seul étudiant dans mon cours d’anglais canadien pour qui cette tournure est grammaticalement correcte.

MI : Quelle est votre caractéristique préférée du parler canadien ?

AR : J’imagine que mes caractéristiques préférées sont celles qui, même après avoir vécu des années au Canada, attirent mon attention à chaque fois que je les entends et que je ne peux pas m’imaginer les dire moi-même. Une chose que je remarque plusieurs fois chaque jour, c’est : « be done » ou « be finished » suivis d’un complément d’objet direct comme dans « I’m done the dishes » [NDT : les deux expressions n’acceptent ‘normalement’ pas de compléments. Ce sont des tournures passives qui montrent un état (avoir fini) et surtout, ce sont des tournures intransitives. Un peu comme si on disait « C’est fini la vaisselle »]. A chaque fois que j’entends ça, mon alarme de l’« agrammatical » se déclenche dans ma tête ! Grâce à tout ça, mon travail reste sympa et intéressant.

[Des assistants de recherche à fond au travail à l’Unité Strathy.]

[Des assistants de recherche à fond au travail à l’Unité Strathy.]

Merci à Anastasia Riehl d’avoir accepté une deuxième entrevue pour notre blogue.

En tant que locuteur natif de l’anglais canadien, il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’il y avait quoi que ce soit de régional ou de canadien dans la formule « I’m finished the interview ». J’utilise ce type de tournure tout le temps et bien, maintenant j’ai une chose de plus à tester sur moi-même mais seulement après que c’est fini l’article du blogue.

L’Unité Linguistique Strathy est une excellente ressource pour les chercheurs, les apprenants de l’anglais canadien et tous ceux qui s’intéressent à la façon de parler des Canadiens. L’Unité a tellement de projets et de ressources sur la brèche et il y en a beaucoup que nous n’avons pas couverts dans cette entrevue ; alors, si vous voulez en apprendre plus, vous devriez absolument aller fourrer votre nez dans leur site web.

 

À tantôt hein,

 

Michael Iannozzi

Merci Floriane Letourneux pour ton aide.

 

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L’anglais de l’ouest canadien

Le blogue de cette semaine est une discussion sur l’anglais de la côte ouest et en particulier celui de Victoria en Colombie Britannique. Nous avons souvent beaucoup de mal à distinguer les gens qui viennent des différentes régions du Canada (à part le Québec et la côte est) et, de l’Ontario à la Colombie Britannique, les accents semblent être à première vue à peu près les mêmes partout.

Pourtant, le professeur Alexandra D’Arcy étudie l’anglais de Victoria et elle a découvert que les similarités que nous observons aujourd’hui n’étaient pas si similaires par le passé. Elle étudie la langue au niveau diachronique c’est-à-dire qu’elle en étudie l’évolution sur une certaine période et dans son cas, sur une longue période. Si vous menez des entretiens dans une communauté, une fois que vous la quittez, vous ne pouvez pas découvrir les changements qui ont lieu à travers le temps, sauf en comparant les locuteurs plus âgés avec les plus jeunes et en émettant des hypothèses sur les différences entre ces générations. En étudiant l’anglais de Victoria grâce à des enregistrements et des entrevues réalisés sur plus d’un siècle, le professeur D’Arcy peut observer les changements se produire au fil des ans à travers ces voix du passé.

Elle a eu la gentillesse de nous expliquer comment tout cela fonctionne et comment les habitants de Victoria avaient autrefois un accent bien plus distinct qu’aujourd’hui.

Fort Victoria avant de se développer à Victoria. (Source: Wikimedia Commons)

Fort Victoria avant de se développer à Victoria. (Source: Wikimedia Commons)

Michael Iannozzi : Il me semble qu’une partie des gens voient l’anglais canadien comme ayant seulement deux variétés : Terre-Neuve et le reste du pays. Comment est-ce que vous, vous voyez l’anglais canadien ?

Alexandra D’Arcy : Je vois beaucoup de diversité. A l’est de l’Ontario, il y a le Québec, les Maritimes puis Terre-Neuve et le Labrador ; Terre-Neuve est bien sûr définie par ses propres variations dialectales. Cette zone entière possède une histoire riche avec des influences variées en termes de données historiques, aussi bien au niveau régional, linguistique, religieux qu’ethnique. De l’Ontario jusqu’à la Colombie Britannique cependant, la situation n’est pas aussi homogène que ne le laisse penser la rhétorique. On oublie que les villes sont une chose et que les vastes zones rurales et semi-rurales du pays en sont entièrement une autre et qu’elles contribuent énormément à l’histoire de l’anglais canadien. Ces voix se retrouvent mises en arrière-plan mais les choses commencent à changer. De plus en plus de sociolinguistes sortent des villes si bien que notre vision de l’anglais canadien est aussi sur le point de changer. Nous vivons des moments palpitants.

MI : L’anglais couvre une zone géographique au Canada: où se trouvent les variétés, d’après vous ? Est-ce aussi simple que de diviser le pays ? Si non, pourquoi pas ?

AD : C’est une question intéressante. Je crois qu’il faut nuancer la réponse. Il existe évidemment de vastes régions : regardez seulement The Atlas of North American English [l’Atlas de l’anglais nord-américain], ou bien le travail d’enquête de grande envergure de Charles Boberg. Certaines de ces régions s’alignent sur les provinces mais d’autres pas. À l’intérieur même des régions, il y a des frontières dialectales plus petites et ainsi de suite. Mais bien sûr, c’est là l’image typique qui se dessine de la recherche sur les dialectes. Plus vous allez dans le détail, plus vous développez des caractéristiques autres que les simples sons et plus vous dénichez de diversité dans cette image. Autrement dit, plus on travaille sur l’anglais canadien, plus on adopte des angles de vue régionaux et plus l’image montre de la variété. L’émergence d’archives d’enregistrements couvrant des durées importantes va bien sûr apporter une perspective entièrement nouvelle à notre compréhension de l’anglais canadien.

MI : Votre travail s’est concentré sur l’anglais parlé à Victoria, en Colombie Britannique, et vous avez collecté des données couvrant une très grande période. Quelle quantité de données avez-vous, de quels types de données s’agit-il et sur combien de temps s’étendent-elles ?

AD : Excellente question! Je possède environ 300 heures de données : des récits oraux et des entretiens sociolinguistiques. Les récits oraux proviennent de deux sources principales : les bibliothèques de l’Université de Victoria possèdent des ouvrages d’archives dont j’ai pu acquérir les droits et ensuite, j’ai aussi pu assurer les droits pour un sous-ensemble de la Collection Imbert Orchard, par le biais de la CBC et du Musée Royal de la Colombie Britannique. La plupart de ces enregistrements ont été réalisés à partir des années 60 et nous avons utilisé les archives du Musée pour nous concentrer sur les locuteurs de la Collection Imbert Orchard qui sont nés ou ont été élevés à Victoria. Entre ces deux collections, nous avons ainsi 42 locuteurs de la région, nés entre 1865 et 1936. Le plus gros des entrevues sociolinguistiques ont été menées en 2012 avec de vrais Victoriens. Cette collection recense 162 locuteurs, nés entre 1913 et 1996. Je suis plutôt fière de ce corpus en fait. Nous avons beaucoup de Victoriens de première génération mais nous en avons aussi de deuxième, troisième, quatrième, cinquième et sixième générations. Il me semble que c’est plutôt super. Mais si vous mettez les enregistrements d’archives avec les contemporains, vous vous retrouvez avec une vue d’ensemble sur le parlé local sur plus de 130 ans. C’est palpitant. Nous avons aussi beaucoup de chance parce que les bibliothèques de l’Université de Victoria détiennent l’histoire entière du journal local qui a débuté en 1858 sous le nom de The British Colonist [le colon britannique]. En réalité, les archives jusque 1920 ont été numérisées. Après cette date, on trouve les fichiers en formats microfiches mais c’est aussi sympa d’une autre manière. Tout cela complète les données. Nous avons les traces orales grâce aux enregistrements dans mon laboratoire, et nous avons des traces de la langue écrite formelle grâce au British/Times Colonist. Cela nous donne une connaissance supplémentaire de l’histoire de la variété de la langue.

MI : Quelles sont vos résultats sur l’anglais victorien ?

AD : L’anglais victorien d’aujourd’hui n’a pas de différence frappante avec ce que vous entendez à Vancouver ou à Toronto. Certaines personnes de la région racontent qu’on leur a déjà demandé d’où ils venaient lorsqu’ils visitent d’autres endroits ; mais il n’y a aucune marque de fabrique dans leur façon de parler estampillée « Victoria », que ce soit d’un point de vue local ou national. Cependant, il fut un temps où une certaine frange de la population avait un accent distinctif. Je l’appelle la « délicatesse de Victoria » [« Victoria Dainty »], mais sur l’île, il est connu sous le nom d’ « accent de Van Isle » [« Van Isle Accent »]. Ce nom vient des écoles privées cossues établies et gérées par des enseignants anglais Réformés, ce qui permettait d’établir des normes culturelles et linguistiques anglaises et, ainsi que l’a formulé un chercheur, ce qui permettait aux enfants d’immigrés de devenir anglais [« grow up English »]. Vous pouvez toujours entendre cet accent à Victoria mais les locuteurs ont maintenant tous la soixantaine voire plus. C’est vraiment une variété qui tombe en désuétude et pour comprendre son caractère unique, il faut savoir que la plupart des Victoriens ne se rendent pas compte qu’ils parlent à une autre personne de leur propre ville lorsqu’ils parlent à ces gens-là. En fait, beaucoup sont surpris quand je leur dis que cet accent existe et ils sont stupéfaits quand je leur fais écouter des enregistrements. Il faut vraiment les entendre ; et on parle là dans certains cas de Victoriens de troisième ou quatrième génération !

En ce qui concerne l’anglais contemporain de Victoria, le tableau est plus complexe mais je ne pense pas que ce soit particulièrement surprenant. Pour certaines caractéristiques, comme l’introduction de citations directes, l’anglais de Victoria n’est pas différent de l’anglais de Toronto ou celui de Perth en Australie d’ailleurs (par exemple : j’étais comme ‘Sans rire !’ [« I’m like ‘No way !’ »]). Mais certains aspects du parler local font de nous de vrais Canadiens, comme les extenseurs généraux (par exemple, « J’aime l’art et les trucs comme ça. [« I like art and stuff like that. »]) et aussi la façon dont la voyelle dans des mots comme « goose » est prononcée avec la langue plus en avant dans la bouche. Mais bien sûr, il existe aussi des éléments qui semblent mettre Victoria à part. Alors que la plupart des dialectes canadiens ont évolué relativement tôt pour prononcer des mots comme « tube » de la manière suivante : ‘toube’ [sans disphtongue], l’anglais de Victoria tend à garder l’ancienne prononciation ‘tioube’ [la prononciation britannique, avec diphtongue].

MI : Est-ce que l’anglais de Victoria a changé au fil des décennies ? Si oui, comment ? Est-ce qu’il s’est rapproché ou bien éloigné de ce qu’on considèrerait comme « l’anglais canadien standard », c’est-à-dire l’anglais du centre du Canada [aussi connu sous le nom de « anglais CBC », du nom de la société nationale canadienne de radio- et télédiffusion « Canadian Broadcasting Corporation ».]

AD : De manière très fondamentale, Victoria a toujours fait partie de la région du dialecte canadien général. La très grande proportion des colons et des immigrés a été constamment constituée d’autres Canadiens, c’est-à-dire des Loyalistes et de leurs descendants. Mais Victoria n’a pas été érigée en tant que siège de gouvernement ou de commerce ; elle a été érigée pour établir une colonie où les enfants d’immigrés anglais pourraient maintenir leur ‘héritage inaliénable’ en tant que sujets britanniques. En d’autres termes, il existe un bagage idéologique plutôt lourd dans les racines de la ville ! En ce qui concerne le rapprochement ou l’éloignement de la langue par rapport à l’anglais canadien général, c’est dur à dire. La cible est mouvante parce que les changements sont bien sûr en cours, et ils sont constants. Victoria participe de ces changements mais le problème réside dans les détails. Est-ce que cette ville participe de la même manière, avec les mêmes résultats finaux ? C’est là une chose que je vais devoir laisser en suspens pour l’instant.

MI : Si vous pouviez retourner en arrière et recueillir quelque chose de plus sur les données que vous avez déjà du passé, qu’est-ce que vous aimeriez récolter ?

AD : Ce serait super de savoir combien de temps les familles de ces personnes ont vécu à Victoria. Pour les enregistrements contemporains, nous savons que nous avons des Victoriens de la première à la sixième génération. C’est un aspect extrêmement instructif mais malheureusement, il est très difficile de retracer les données plus anciennes. La plupart des locuteurs étaient probablement de première génération mais il est possible que certains soient de deuxième et troisième générations. Quand leurs familles sont-elles arrivées, et d’où venaient-elles ?

MI : Est-ce que les sujets abordés durant les entrevues ont changé avec le temps ?

AD : Absolument, mais en fonction du support de travail. Dans la plupart des cas, on reçoit des récits oraux et les sujets sont typiquement spécifiques au support qu’est le récit oral, lorsque celui-ci a été collecté (que ce soit à propos de l’histoire de l’Université de Victoria ou à propos de la vie sur l’ile, etc.). La beauté de cette documentation réside néanmoins dans le fait qu’elle contient des histoires personnelles et bien sûr, la narration est la perle de l’entrevue sociolinguistique ; cela apporte un degré crucial de comparabilité. Si on engage les gens dans une conversation détendue et bon enfant, ça aide à aligner les données sur les autres. En même temps, nous savons que le sujet, le cadre, la personne qui fait passer les entretiens et les facteurs de ce type, ont tous une influence sur la performance du locuteur, si bien que cela affecte la comparabilité absolue. [L’environnement dans lequel l’entretien se tient et la chercheuse elle-même peuvent influencer, et d’ailleurs influencent, la façon de parler des gens. Par exemple, si vous parlez à votre meilleur ami qui vous enregistre chez vous, vous parlerez autrement que si vous parliez avec un journaliste de la CBC dans un studio.]

MI : À la lumière de l’utilisation actuelle des réseaux sociaux, de YouTube, des informations télévisées, etc, pensez-vous que des projets comme le vôtre seront plus simples ou plus compliqués dans une centaine d’années ?

AD : Grâce à Internet, il est indéniable que des sources potentielles sont en train de se multiplier mais tout cela se résume à ce que vous recherchez. Au bout du compte, les questionnements déterminent ce qui est utilisable et ce qui est valide empiriquement. Une bonne partie du contenu en ligne est accessible, en supposant que nous parlons de contenu qui est réellement publique et accessible pour l’exploration de données ; mais cela n’implique pas automatiquement que c’est adéquat et légitime au vu des objectifs de la recherche. Et franchement, sans informations détaillées sur les locuteurs, ces tonnes d’informations contenues dans ces supports se trouvent entravées. Donnez-moi une bonne vieille histoire orale n’importe quand !

MI : Si une personne du Victoria du début du XXème siècle s’asseyait dans un café aujourd’hui, qu’est-ce qui les frapperait le plus à propos de l’anglais à Victoria aujourd’hui ?

AD : Je crois que leur plus grande impression serait « qu’est-ce que c’est ? Pourquoi est-ce que ça fait un bruit épouvantable ? Ce n’est pas convenable ! » Bien sûr, je ne crois en rien de cela et je ne suis pas d’accord mais personne n’aime le fait que la langue change ; ce n’est jamais pour le meilleur. En plus de cela, les croyances et les impressions que l’on se fait de la langue sont inextricablement liées à celles que l’on se fait des gens. Avouons-le, même les femmes âgées les plus respectables portent des pantalons de nos jours, alors imaginez un instant la réaction face aux adolescents du XXIe siècle, ce groupe même qui est responsable de la ruine de la langue, de manière plus générale !

MI : Y a-t-il un enregistrement ou une entrevue que vous préférez? Une personne qui a été enregistrée et que vous appréciez beaucoup ? Si oui, pourquoi ?

AD : En fait, non, je n’en ai pas. Il existe des histoires et des échanges qui me captivent vraiment pour ainsi dire mais pas des individus en soi. Evidemment, certains enregistrements sont moins engageants que d’autres mais ça fait partie de la nature humaine. En général, je trouve que si vous prenez le temps d’écouter, et je veux dire par là que vous faites réellement attention à ce qui est en train d’être partagé, la plupart des gens ont des vies intéressantes et captivantes à un certain égard. Tout le monde a déjà fait l’expérience de la joie, de la tristesse, de la colère, de l’amour ; les histoires qui évoluent autour de ces expériences sont drôles, réconfortantes ou bien déchirantes. Tout le monde n’est pas un conteur accompli mais entre les lignes se trouve la vie. Pour la plupart, ce que je ressens, c’est de la chance ; la chance d’avoir l’occasion d’écouter des gens.

L’hôtel de ville de Victoria.

L’hôtel de ville de Victoria.

Un sincère merci au professeur D’Arcy d’avoir pris le temps de parler de sa fascinante recherche. Celle-ci ne semble peut-être pas importante pour le moment, mais il se peut que les entretiens qui ont lieu avec la famille, les amis ou les simples passants se terminent en outils importants pour les linguistes, les sociologues et bien d’autres chercheurs pour étudier la vie d’autrefois.

Le fait d’enregistrer les histoires qu’ont à raconter les membres de votre famille et de discuter du récit de leur vie, constituera une pièce importante ainsi qu’un souvenir de votre passé familial. Peut-être aussi qu’un jour cela pourra aider quelqu’un comme Alexandra D’Arcy à en apprendre plus sur l’histoire, la culture et la communauté dont votre famille fait partie.

 

A tantôt, eh,

 

Michael Iannozzi

 

Mille Mercis à Floriane Letourneux pour ton aide avec la traduction.