Journée nationale des Autochtones

Tout au long du moins de juin, j’ai posté des tweets sur les traductions des jours de la semaine en différentes langues inuites ou des Premières Nations du Canada. Eh bien, aujourd’hui nous sommes le 21 juin et ici au Canada, c’est aussi la Journée nationale des Autochtones !

L’histoire des peuples métis, inuit et des Premières Nations nous parle de peuples dont les cultures et les sociétés sont complexes, perspicaces et uniques comme aucune autre au monde. Ces différentes histoires ne sont pas juste celles de ces peuples : il s’agit aussi de l’histoire du Canada et de notre patrimoine commun aujourd’hui.

Sur le site web de la Journée Nationale des Autochtones, il est dit « [Aujourd’hui] il s’agit d’une occasion spéciale de souligner le patrimoine unique, la diversité culturelle et les réalisations remarquables des Premières Nations, des Inuit et des Métis au Canada. » Tandis que nous nous efforçons de le faire aujourd’hui, je crois qu’il est tout aussi important de réfléchir à entrer en contact avec l’histoire, les cultures et les réalisations des Autochtones d’une manière significative et ce, chaque jour. Pour certains Canadiens, il peut sembler que les peuples autochtones du Canada soient une toute autre culture et, étudier leur histoire et leur culture peut ainsi revenir à étudier l’histoire et la culture d’un groupe de gens vivant dans un pays très lointain ou ayant vécu il y a très longtemps. Mais c’est évidemment une vision erronée ; ces histoires, ces cultures, ces patrimoines sont ceux de personnes qui ont vécu ici, sur la terre où je suis en train d’écrire ce texte en ce moment-même et très probablement sur la terre où vous-mêmes êtes en train de lire cet article, et certainement sur la terre de ce qu’est aujourd’hui la nation canadienne.

Nous le devons par conséquent à nous-mêmes, aux peuples autochtones et en fait au Canada en tant que tout collectif, fait de chacun d’entre nous, autochtone ou pas, de connaitre l’histoire de notre terre et des peuples qui nous ont précédés et qui sont toujours présents.

J’aimerais proposer, dans l’esprit de la Journée Nationale des Autochtones, que vous appreniez des choses sur le ou les peuple(s) qui partagent ou ont partagé la terre sur laquelle vous êtes assis en ce moment ; et, puisqu’il s’agit de la page d’un Musée des Langues, que vous appreniez quelque chose à propos de la langue qu’ils parlent !

Par exemple, pendant que je suis en train d’écrire tout ceci, je me trouve dans la maison de mon enfance (et de mes parents !) à Sarnia en Ontario. La terre sur laquelle je suis assis maintenant est celle des Niswi-mishkodewin, c’est-à-dire les Conseils des Trois –Feux. Il s’agit plus précisément des nations des peuples ojibwé, outaouais, potawatomi. Je me suis donc aujourd’hui donné le défi d’apprendre des mots anishinaabe (ojibwé) et, par là-même, d’apprendre aussi des choses sur la culture et sur l’histoire de ces nations.

C’est donc un petit défi que j’aimerais vous lancer aujourd’hui. Si vous êtes en train de lire ce texte, c’est que vous adorez probablement les langues et que vous avez aussi probablement une place pour le Canada au chaud tout contre votre cœur ; je ne peux alors pas trouver de meilleure manière de marier ces deux amours autrement qu’en en apprenant un peu sur l’une des nombreuses langues de l’une des nombreuses nations autochtones que sont les peuples des Premières Nations, des Inuits et des Métis qui vivent ou ont vécu, ici, au Canada.

 

Alors, miigwech (« merci ») et giga-waabamin menawaa (« à plus tard »).

 

Ganawenindiwag (« prenez soin des uns des autres »),

 

Michael Iannozzi

Un gros merci à Floriane Letourneux pour son aide à traduction

[Crédit photo : AADNC.ca]

[Crédit photo : AADNC.ca]

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La documentation linguistique cartographiée

Cette semaine j’ai parlé avec la professeure Marie-Odile Junker de l’Université Carleton. Originaire de France, elle s’est éprise des langues autochtones de notre pays après son arrivée au Canada. C’est maintenant une experte dans plusieurs domaines et elle excelle à créer des ponts entre les disciplines, à connecter les gens et à mettre sur pieds des projets. Voilà toutes les choses essentielles à la documentation et à la revitalisation linguistiques. Elle a aussi incorporé l’informatique et les supports numériques dans son travail sur les langues algonquiennes sans jamais oublier les personnes qui se trouvent derrière les données.

J’ai parlé avec elle de sa vision de l’informatique en tant qu’outil utile pour aider les langues à survivre, et aussi de son travail sur l’Atlas linguistique algonquien, qui incorpore beaucoup de langues, de peuples et de technologies. Vous devriez vraiment aller jouer sur ce site (après avoir d’abord lu cet article bien évidemment !).

[voilà à quoi ressemble l’incroyable Atlas linguistique algonquien ; cliquez pour agrandir l’image]

[voilà à quoi ressemble l’incroyable Atlas linguistique algonquien ; cliquez pour agrandir l’image]

Michael Iannozzi : Qu’est-ce qui vous a amenée à vous engager dans la documentation linguistique ?

Marie-Odile Junker : J’ai constaté le manque de ressources pour l’enseignement des langues autochtones canadiennes , j’ai trouvé ces langues très belles et merveilleusement différentes de ce que je connaissais, j’en suis en quelque sorte tombée amoureuse.

MI : Comment vous êtes-vous impliquée en particulier dans la documentation des langues algonquiennes.

MO.J : En tant qu’immigrante venue de France et curieuse d’apprendre les langues de ce pays, je me suis rendu compte qu’on pouvait apprendre à peu près toutes les langues issues de l’immigration, mais pas les langues autochtones. À Ottawa, la langue originelle aurait été une langue algonquienne.

MI : Quelles sont les langues qui forment la famille algonquienne ? Où est-ce qu’on les parle ?

MO.J : C’est l’une des plus grandes familles d’Amérique du Nord, du point de vue du territoire couvert, si ce n’est par son nombre de locuteurs. Les dialectes cri-innu et les dialectes ojibwé forment les langues algonquiennes centrales tandis que les langues comme le micmac et le malécite constituent les langues algonquiennes orientales.

MI : Quel est l’état de santé général des langues algonquiennes?

MO.J : Cela dépend de la communauté et de sa situation géographique: certains ont perdu leur langue, d’autres continuent de la transmettre à leurs enfants, mais la plupart de ces langues sont en danger.

MI : Votre recherche se concentre beaucoup sur l’utilisation des moyens technologiques modernes pour des objectifs de documentation et de revitalisation linguistiques. Selon vous, quel rôle la technologie a-t-elle à jouer dans la survie de ces langues ?

MO.J : L’informatique et l’internet jouent un rôle dans le développement d’une intelligence collective d’une manière sans précédent par le passé. Si certaines langues ne sont pas représentées ou utilisées à l’ère numérique, si elles n’infusent pas les technologies de communication disponibles et, si ceux qui les parlent doivent les abandonner afin de communiquer entre eux, ces langues ne feront alors pas partie du développement de cette intelligence collective ; et ça, c’est une perte pour l’humanité dans son ensemble. [NDR : « intelligence collective » : la professeure Junker fait là référence à l’idée que les informations sont disponibles à la société dans l’ensemble. Ce qui était autrefois un savoir spécialisé, ou bien disponible seulement à un certain groupe est dorénavant disponible à la société collectivement grâce aux technologies modernes].

MI : Pensez-vous que l’ère informatique a aidé ou bien a nui au futur des langues autochtones?

MO.J : Probablement les deux, mais seul le temps le dira. C’est comme de demander si un scooter des neiges a aidé ou a nui à la chasse ou bien si les téléphones cellulaires ont aidé ou ont nui à la communication entre les êtres humains…

MI : Quelles sont les ressources que vous avez utilisées pour décider comment commencer votre documentation linguistique ? Y a-t-il eu des précédents de réussites avec d’autres langues qui vous ont dirigé vers une démarche ?

MO.J : Je n’avais pas de modèles dans mon domaine. J’ai utilisé une approche appelée « Recherche-Action Participative » qui a été inventée dans des domaines comme le Développement International. Puis, je me suis demandée comment l’appliquer en linguistique. Avec la RAP, on se concentre sur la procédure de recherche ; je me suis alors posé la question : en tant que linguiste, comment est-ce que je fais de mon intervention dans une communauté quelque chose qui bénéficierait à des locuteurs et qui leur donnerait les moyens pour ce qu’ils souhaitent pour leur langue ? Est-ce qu’ils se sentent estimés ? Est-ce qu’ils apprécient leur langue après avoir travaillé avec moi ? [NDR : Bien que le terme ‘Action-Recherche Participative’ semble complexe, la réponse qui suit est une très bonne illustration de son fonctionnement dans la pratique.]

MI : Tournons-nous maintenant vers l’énorme projet que représente l’Atlas linguistique algonquien : comment avez-vous décidé de mettre en place ce projet ?

MO.J : C’est venu petit à petit comme un projet secondaire qui s’est développé à partir de l’intérêt des locuteurs. C’est comme ça que marche la Recherche-Action Participative. En 2002, j’ai créé un CD de conversation qui contient 21 sujets de conversation pour le cri de l’Est; c’était aussi un projet secondaire pour susciter plus complètement l’intérêt des jeunes locuteurs de cri que j’avais engagés lors d’un projet d’été pour travailler sur une base de données des conjugaisons des verbes en cri. Je m’inquiétais du fait qu’ils ne verraient pas la fin de ce projet de documentation sur les verbes : ça a pris 15 ans de plus pour le terminer ! Ce CD s’est propagé tel un virus et peu après, d’autres groupes m’ont demandé la permission de l’adapter à leur propre dialecte.

Le moment décisif a eu lieu après avoir donné une conférence et participé à un atelier lors d’une conférence de langue autochtone à Prince Albert en 2004… Deux femmes cries me ramenaient en voiture. Elles avaient participé à mon atelier sur les enregistrements sonores et la documentation lors duquel nous enregistrions des mots et des expressions communes de leurs très nombreux dialectes. Elles m’ont alors demandé de leur donner une copie de la carte de la famille linguistique du cri-innu, carte que je leur avais montrée. Elles n’avaient jamais compris qu’elles faisaient partie d’une famille de langues qui s’étendait à travers le pays jusqu’à l’océan atlantique ! L’idée suivante m’a alors traversé l’esprit : sons + carte ? Et pourquoi pas ne pas les mettre ensemble ? J’aimerais d’ailleurs rendre hommage à ces deux femmes pour ce moment magique.

On a ensuite fabriqué un prototype, puis est venu le financement, et les cartes Google ont été disponibles la même année, en 2005. Il s’agissait d’abord seulement du cri-innu mais 3 ou 4 ans plus tard, nous avons reçu des demandes pour d’autres langues et dialectes. On a développé notre travail pour les inclure et ainsi de suite.

MI : Quels étaient les obstacles et les défis quant à la mise en commun d’un projet aussi vaste et à l’implication d’autant de personnes ?

MO.J : Quelques défis techniques: devoir reprogrammer dans la durabilité les logiciels (qui fonctionnent sur des serveurs bas de gamme), devoir s’adapter aux préférences techniques et à l’expertise des contributeurs. Nous avons fait l’expérience de beaucoup de bonne volonté. Certaines personnes ou certains groupes continuent de me contacter pour nous rejoindre. En général, ça ne prend qu’une personne volontaire pour travailler avec nous. Ils veulent être représentés ici. C’est ouvert à tous et le travail est collaboratif si bien que les contributeurs peuvent faire ce qu’ils souhaitent avec leur matériel après.

MI : Qu’est-ce que les communautés impliquées ont ressenti face à vos efforts et, qu’est-ce qu’ils ressentent maintenant qu’ils peuvent voir le produit fini ?

MO.J : En général ils adorent. Ils ressentent de la fierté à être représentés et ils apprécient pourvoir écouter leurs cousins et leurs voisins. Plus récemment la production de versions mobiles (les applications) est extrêmement populaire. L’application de conversation de cri de l’Est a été téléchargée plus de 1 120 fois, rien que sur iOS.

MI : Comment une communauté linguistique peut-elle promouvoir, documenter ou revitaliser sa langue grâce aux nouvelles technologies?

MO.J : Je crois que la réponse dépend de la situation. C’est comme de demander comment promouvoir le logement avec des outils électriques. Je pense qu’il est très important de penser aux nouvelles technologies comme un outil, pas comme une fin en soi ; et de penser aux locuteurs comme des usagers (ou non) ; sinon, on se retrouvera avec des machines qui parlent ou écrivent des langues mortes. [L’analogie avec les outils électriques peut sembler curieuse au premier abord mais c’est une excellente manière d’illustrer le problème–clé de la documentation. Vous pouvez très bien avoir les meilleurs outils, les technologies les plus récentes et les plus avancées, mais ce ne sont pas les technologies qui sauvent une langue. Ce sont les gens qui utilisent les outils.]

MI : Dans le passé le rôle d’un linguiste documentaliste consistait à aller sur le terrain et à enregistrer ou à transcrire des discours. Comment est-ce qu’Internet et les appareils modernes ont-ils modifié cela ?

MO.J : Avec Internet, nous voyons maintenant la possibilité de se procurer des données en masse (ce que nous ne faisons pas dans l’atlas linguistique). Il se peut bientôt que le problème soit paradoxalement d’avoir trop de données disponibles qui ne sont ni structurées ni éditées.

Le changement pour moi a été à la fois en termes de technologie et en termes d’approche. Quelqu’un peut toujours très bien aller sur le terrain mais utiliser la vidéo au lieu de crayons pour enregistrer les discours et ensuite archiver ces vidéos dans les bibliothèques et les dépôts, avec les locuteurs mis à l’écart de l’équation. L’utilisation d’un cadre basé sur la Recherche-Action Participative en combinaison avec les technologies, c’est ça qui a créé l’atlas.

MI : Quel est justement le rôle d’un linguiste documentaliste de nos jours?

MO.J : En considérant la crise à laquelle nous faisons face, avec des langues qui disparaissent aussi vite que la biodiversité, leur rôle se trouve dans leur titre même: « documenter » ; mais il s’agit aussi d’aider à préserver pour les générations futures, si ce n’est pour les héritiers actuels. J’ajouterais aussi qu’il s’agit d’ « insuffler la vie » à ces langues en travaillant avec des locuteurs qui souhaitent qu’elles survivent. Tout le monde ne souhaite pas cela ; on peut voir des alternances de modèles générationnels. Par exemple, il existe des cas de réclamation linguistique comme pour le same (le lapon) en Scandinavie, avec des grands-parents bilingues, des parents qui ne parlaient pas la langue du tout ou qui en sont devenus des locuteurs seconde-langue, et maintenant des petits-enfants bilingues première langue.

MI : Que pensez-vous que sera le rôle d’un linguiste documentaliste à l’avenir ?

MO.J : Je ne suis pas sure, mais je soupçonne qu’ils seront très occupés à moins qu’il ne reste plus rien à documenter.

MI : Qu’est ce que vous préférez dans votre travail?

MO.J : Mettre les gens en contact, entrer en contact avec eux, faciliter le partage des ressources, faire de l’analyse linguistique, m’émerveiller devant la diversité linguistique, entendre les gens parler dans leurs langues si différentes et si belles…

MI : Quelle a été la chose la plus importante que vous ayez apprise grâce à votre travail sur les langues et les communautés autochtones?

MO.J : Rien ne se passe jamais comme prévu mais quelque chose d’intéressant finit toujours pas arriver.

MI : Qu’est-ce que vous aimeriez faire ensuite, ou plutôt, où est-ce que vous aimeriez voir le projet de l’atlas se diriger ensuite ?

MO.J : Nous avons reçu des financements pour 5 ans pour développer une infrastructure numérique pour les langues algonquiennes, en particulier pour des dictionnaires. Je vois bien l’atlas devenir un portail pour les ressources de ces langues, toujours avec l’intention initiale de permettre aux groupes de ne pas avoir à réinventer le monde, mais de partager des ressources pédagogiques ou tout ce qui est nécessaire pour garder leur langue en vie et maintenir celle-ci en vie avec les moyens de communication modernes.

 [Les langues de l’Atlas. Même celles parlées par seulement quelques personnes, comme le mitchif, font partie de cet atlas.]

[Les langues de l’Atlas. Même celles parlées par seulement quelques personnes, comme le mitchif, font partie de cet atlas.]

Un énorme merci à la professeure Junker de m’avoir parlé de son immense travail.

Récolter des données sur les langues représente une quantité énorme de travail. Même si les nouvelles technologies peuvent aider à répandre les informations rapidement et sur d’immenses distances, vous vous retrouvez dans la situation de l’arbre qui tombe au milieu de la forêt sans bruit, si vous n’avez personne pour les utiliser. Grace à des données définissables par les usagers et à des logiciels de plus en plus faciles d’utilisation, le partage d’informations avec des gens à travers le monde est plus simple que jamais.

Le but et le succès de la récolte de données et de la préservation d’une langue sont tels que, même si la communauté n’a pas besoin de ces ressources aujourd’hui, nous tous, en tant que société, laissions aux futures générations les outils pour raviver leurs langues.

Allez jeter un coup d’œil à l’Atlas linguistique algonquien de la Professeure Junker et vous vous sentirez peut-être inspirés pour commencer votre propre projet !

 

A tantôt,

Michael Iannozzi

Merci bien à Floriane Letourneux pour son aide.

 

 

Combattre le sentiment d’infériorité linguistique

Cette semaine, je me suis entretenu avec la professeure Annette Boudreau de l’Université de Moncton. Ce qu’elle étudie ? Nous en avons presque tous fait l’expérience dans une certaine mesure : l’insécurité linguistique. C’est l’idée selon laquelle votre manière de parler n’est pas assez bonne, que vous ne parlez pas aussi bien que certaines autres personnes qui, elles, selon vous, parlent « correctement ». C’est évidemment un sentiment compliqué pour de nombreuses personnes, et particulièrement pour les minorités linguistiques. Je laisse la professeure Boudreau expliquer ce qui l’a menée en premier à ce travail :

[Professeure Annette Boudreau]

[Professeure Annette Boudreau]

Annette Boudreau : Mon travail comme sociolinguiste et plus particulièrement sur les idéologies et les représentations linguistiques n’est pas dû au hasard. Si je me suis intéressée au phénomène de l’insécurité linguistique, c’est parce que j’ai pu en observer les signes tangibles chez mes étudiants à l’Université de Moncton et en fait, pour autant que je m’en souvienne, tout autour de moi depuis mon adolescence. Je m’explique.

Avant d’enseigner la linguistique, et plus particulièrement la sociolinguistique, j’ai enseigné des cours de langue française aux étudiants inscrits en première année à l’Université de Moncton, des cours obligatoires pour tous les étudiants (sauf pour les quelques-uns qui en sont exemptés). Or je me suis vite rendu compte que les francophones issus des milieux où le français est minoritaire prenaient moins la parole que ceux des milieux majoritaires et de plus, j’ai pu observer que les premiers avaient intériorisé un sentiment d’infériorité. Or, ce sentiment n’était pas nécessairement lié aux compétences réelles des personnes. À la même époque, une collègue, Lise Dubois, qui enseignait en traduction, observait aussi une grande insécurité linguistique chez les étudiants du sud-est du Nouveau-Brunswick, milieu minoritaire. Sur la base de nos deux constats, nous avons donc décidé en 1989 de réaliser une enquête dans toutes les écoles secondaires francophones du Nouveau-Brunswick en faisant passer un questionnaire écrit aux élèves de 12e année (environ 1000 étudiants) puis en réalisant des entretiens avec 10 % d’entre eux (choisis au hasard). Les résultats furent concluants. Les étudiants des milieux minoritaires dévalorisaient davantage leurs pratiques linguistiques que ceux des milieux majoritaires.

Après cette enquête terminée, j’ai écrit une thèse sur le sujet et je ne cesse d’y travailler depuis. Mais j’explore aujourd’hui les discours qui contribuent à expliquer le phénomène et je les étudie dans une perspective historique.

[Quelques publications]

L’insécurité linguistique dans les communautés francophones périphériques. Actes du colloque de Louvain-la-Neuve.

L’insécurité linguistique comme entrave à l’apprentissage du français

Langues minoritaires et espaces publics : le cas de l’Acadie

 


Michael Iannozzi : Pour commencer, qu’est-ce que l’insécurité linguistique?

Annette Boudreau : Michel Francard, linguiste belge, définit l’insécurité linguistique comme une quête de légitimité linguistique. En fait, l’insécurité linguistique veut aussi dire le sentiment que ressent un individu lorsqu’il pense ne pas produire des énoncés selon un modèle imaginé ou attendu, c’est-à-dire lorsqu’il pense que ses pratiques linguistiques ne sont pas adéquates. Les principales manifestations de l’insécurité linguistique, définies par le sociolinguiste américain William Labov (en 1972), visibles dans les situations formelles de communication, sont les suivantes :

  • L’hypercorrection : le locuteur va tellement vouloir éviter de faire des fautes qu’il va en faire sans le vouloir. Par exemple, usage fautive des relatives : (usage du dont au lieu du que), vocabulaire inapproprié pour faire plus savant.
  • Les reprises, les reformulations (par exemple, redire le terme en vernaculaire)
  • L’entretien de sentiments négatifs à l’égard de sa manière de parler.
  • La perte de ses moyens, c’est-à-dire ne plus pouvoir trouver les mots qui conviennent dans une situation donnée.

MI : Quelles sont quelques causes potentielles qui rendent quelqu’un moins assuré linguistiquement ?

AB : Les causes sont nombreuses et varient selon les groupes et selon les individus.

  1. La situation sociale reliée à la scolarisation peut être considérée une cause de l’insécurité, c’est–à-dire que les gens de classes sociales défavorisées peuvent ressentir un certain degré d’insécurité linguistique mais tout dépend des situations et des métiers exercés. Pour certaines personnes, peu importe les classes, la façon de parler ne constitue pas une question importante.
  2. En fait, pour ressentir un sentiment d’insécurité linguistique, il faut avoir développé une conscience des différentes façons de parler et surtout avoir conscience de parler une langue, un français différent de celui qui est considéré comme le français le plus prestigieux. Les personnes très conscientes de la norme sont celles qui sont plus susceptibles de ressentir un sentiment d’insécurité linguistique. Je dirais aussi que les gens qui vivent dans les marges de la langue légitime sont plus aptes à ressentir des sentiments d’insécurité linguistique.
  3. Pierre Bourdieu, sociologue français, ne parle pas de langue standard mais de langue légitime et j’aime bien le terme parce qu’une langue peut être légitime et dotée de valeurs sur un marché (le marché officiel comme il l’appelle) et non légitime sur un autre marché (sur le marché franc selon le terme de l’auteur) ou encore sur le marché des pairs. Bourdieu compare la circulation des langues à la circulation de la monnaie ; les deux circulent sur des marchés et obtiennent des profits selon la valeur qui leur est accordée. Or la langue légitime est dotée d’une grande valeur sur le marché officiel des langues (situation formelle de communication), tandis que la langue vernaculaire est dotée de valeurs de solidarité (par exemple) sur d’autres marchés où il est important de parler comme les gens de la place.

MI : Est-ce que la perception de l’équilibre des pouvoirs est importante pour l’assurance des personnes qui parlent/ des locuteurs ?

AB : Oui bien sûr, elle est centrale. Bourdieu a bien montré que les détenteurs de la langue légitime peuvent exercer ce qu’il appelle un pouvoir symbolique (et même une violence symbolique) lorsqu’ils sont en contact avec des locuteurs qui possèdent moins cette variété ou qui sont en position d’infériorité sociale. Les détenteurs du capital légitime peuvent aller jusqu’à faire perdre leurs moyens aux autres, aux exclus de ce capital. Ces derniers ressentent cette violence et ils peuvent choisir de se taire, solution ultime.

MI :Y a-t-il des éléments lexicaux de l’autre participant qui jouent un plus grand rôle pour rendre quelqu’un sûr, ou non, linguistiquement ? Ou est-ce que ce sont plutôt les/ des choses plus subconscientes ?

AB : Oui les éléments lexicaux jouent un rôle quand, par exemple, on ne trouve pas le mot qu’il faut au moment convenu. Mais je crois plutôt que les dynamiques en jeu lors des conversations et qui produisent de l’insécurité linguistique relèvent davantage des relations de pouvoir qui s’exercent ou non dans l’échange et que ces relations de pouvoir ne peuvent se comprendre sans examiner les conditions sociales dans lesquelles interviennent ces échanges. Les êtres humains ont tous une histoire personnelle, sociale et historique, et c’est cet habitus (pour encore user de la terminologie bourdieusienne) qui est présent dans une conversation et il convient d’en tenir compte.

MI : Comment étudiez-vous quelque chose de si/ d’aussi difficile à observer naturellement ?

AB : La question est bonne – pas facile à mesurer. J’ai étudié l’insécurité linguistique en faisant des enquêtes comme je l’ai expliqué plus haut (par questionnaire et entretiens), mais surtout en observant les gens (ici les Acadiens) dans différentes situations de communications, des gens qui avaient à prendre la parole lorsqu’ils étaient en situation d’interview à la radio, ou lorsqu’ils parlaient à des francophones d’ailleurs (changement de registre ou affirmation d’une contre-légitimité en affichant de façon ostentatoire le vernaculaire – autre facette de l’insécurité linguistique). En effet, une façon de s’affranchir de la domination d’une norme exogène, c’est d’afficher sa différence, phénomène très visible chez certains artistes acadiens.

MI : Comment est-ce que le statut social du français au Canada affecte l’insécurité des Francophones ?

AB : Le statut social du français exerce indéniablement un effet sur l’insécurité linguistique des gens. Chantal Bouchard (1998) a montré que les Québécois ont dévalorisé leur langue à partir du milieu du 19e siècle (lorsqu’ils ont pris connaissance que le français des Français avait évolué de façon différente du leur) et ce jusqu’aux années 1960 où la situation a commencé à changer parce que les Québécois ont décidé de décrire leur langue, et aussi parce qu’ils ont pris des mesures gouvernementales pour contrôler leur économie et leurs institutions. En Acadie (au NB, en NE et à l’Île-du – Prince Édouard), les francophones n’ont pas les mêmes pouvoirs. Au Nouveau-Brunswick, la province est officiellement bilingue, les Acadiens ont obtenu la dualité en éducation, mais il reste que dans les régions minoritaires surtout, les locuteurs ont intériorisé l’idée que leur langue n’est pas aussi valable socialement. Ils n’ont pas nécessairement tort. La plupart sont bilingues – anglais et français – et ils savent qu’ils peuvent se débrouiller partout en parlant l’anglais. Dans nos enquêtes, on a pu montrer que les Acadiens sont très attachés au français – la langue du cœurs, qu’ils sont «fiers » de la parler, mais qu’ils savent par expérience que l’anglais est la langue des affaires, la langue passe-partout. Donc oui, le statut social du français affecte l’insécurité linguistique.

Il existe pour les francophones différentes formes d’insécurité, une insécurité statutaire et une insécurité formelle (Calvet 1999). L’insécurité statutaire est liée au statut alors que l’insécurité formelle est liée à la manière de parler. Par exemple, les francophones du Canada peuvent être sécures sur le plan de leur statut ( + ou – selon les provinces par exemple), mais en même temps être insécures sur le plan formel, c’est-à-dire penser qu’ils ne parlent pas la langue selon les normes attendues.

MI : Que nous conseillez-vous de faire pour nous rassurer un peu plus avec notre langage/ langue ?

AB : Deux choses :

  1. travailler sur les représentations – prendre conscience que la variation est le propre de toutes les langues, qu’il n’existe pas un modèle unique, une seule façon de parler une langue, que les manières de parler varient selon les conditions de production du langage, c’est-à-dire selon les variables suivantes : selon la scolarisation, selon le milieu social, le milieu géographique, selon l’idée que le locuteur se fait de la norme, que le groupe auquel il appartient se fait de la norme ; en effet, il est important de briser l’idéologie du standard , l’idée consistant à croire qu’il n’existerait qu’une seule variété valable, la même pour tous, pour tous les locuteurs d’une langue.
  2. Apprendre les éléments lexicaux et morphosyntaxique de la langue….

MI : Quel rôle jouent les instituteurs dans les écoles primaires en ce qui concerne la sécurité linguistique des enfants ?

AB : Ils peuvent jouer un grand rôle pour faire en sorte que les élèves comprennent qu’il existe différentes façons de parler une langue, que certaines sont valorisées, d’autres non, qu’elles sont toutes valables, mais que socialement certaines ont plus de valeurs que d’autres. Donc l’idée, c’est de partir des pratiques linguistiques des élèves pour les amener à élargir leur répertoire ; non pas mettre de côté la langue apprise à la maison, mais travailler à partir de celle-ci pour élargir le répertoire de l’élève. Le répertoire comprend le vernaculaire de la maison, les pratiques bilingues, la langue standard (ou légitime) etc.

MI : Qu’est-ce que vous aimez le plus en étudiant la sécurité linguistique ?

AB : Ce qui me motive, c’est d’essayer de montrer à quel point les discours négatifs sur les pratiques linguistiques des locuteurs sont reliés à une forme de rejet de l’autre et que les conséquences de ces discours sont énormes comme je l’ai déjà montré : certaines personne n’osent plus parler, d’autres vont être très conscientes de leurs pratiques, ce qui les empêche de communiquer correctement ou encore leur font faire des hypercorrections.

MI : Où voulez-vous amener votre recherche dans le futur ? Qu’est-ce qui va suivre concernant vos études sur la sécurité linguistique ?

AB : Je viens de terminer un livre sur la question qui tente d’en faire le tour et qui sera publié aux éditions Garnier en France à l’automne 2015. J’espère que cette recherche pourra faire en sorte de conscientiser les personnes autour du phénomène de l’insécurité linguistique et surtout qu’elle permettra de penser aux conséquences nombreuses des discours sur la langue et dont certains atteignent les locuteurs au plus profond d’eux-mêmes.


 

Un grand merci à la professeure Boudreau d’avoir discuté avec moi de ce sujet très important.

L’insécurité linguistique est un problème dont on a besoin de s’ occuper. Les dialectes et les variétés linguistiques sont examinés à travers le monde, de l’anglais vernaculaire des Afro-américains (AAVE – African American Vernacular English) au discours des habitants du sud de l’Amérique, en passant par les variétés sans « r » de l’anglais de la Nouvelle-Angleterre et de New York (pensez à un discours de J.F. Kennedy) ; ces trois exemples ne sont que des variétés de l’anglais proches des nôtres. En français il existe des phénomènes similaires avec le français acadien, le français hors-Québec, le français du Québec comparés au français standard de la France, etc.

Il existe aussi, bien entendu, les problèmes issus de ces insécurités qui affectent la décision même de parler des langues. De nombreux locuteurs hésitent encore à parler les langues aborigènes et indigènes, et d’autres langues minoritaires à travers le Canada (et le monde), ce qui peut mener à une situation ou des variétés entières de français ou d’anglais, des langues indigènes et des langues patrimoniales se trouvent au bord de la disparition.

Ces insécurités affectent la façon dont certaines personnes vivent leur vie quotidienne : ils doivent vivre chaque jour avec le sentiment de ne pas parler « correctement » dans certaines situations. On doit changer les attitudes qui créent ces insécurités, il n’est pas suffisant de dire qu’ils devraient être fiers de sa langue; parce que, comme Professeure Boudreau explique, « certains locuteurs vont payer un prix social très élevé s’ils s’expriment dans un vernaculaire très stigmatisé dans une situation formelle de communication ».

 

A tantôt,

 

Michael Iannozzi

 

Merci à Floriane Letourneux pour son aide avec mon français.

 

Ils relèvent les mots

Cette semaine j’ai parlé avec une personne du Territoire Mohawk de Tyendinaga, qui est la communauté qui fait le sujet de l’article « Raising the words » (« Ils relèvent les mots »), un documentaire court réalisé par Chloë Ellingson.

Callie Hill est la directrice exécutive du centre culturel et linguistique Tsi Tyonnheht Onkwawenna (TTO). Elle possède énormément d’expérience dans le combat pour le mohawk et dans son enseignement. Elle-même mohawk, elle est intimement liée à ce que signifie la perte de la langue.

Je me suis entretenue avec elle pour parler à la fois de la langue et de comment sauvegarder une langue qui a besoin de toute notre aide.

[Callie dans son bureau]

[Callie dans son bureau]

Michael Iannozzi : Qu’est-ce qui vous a menée à vous engager dans la revitalisation du Mohawk?

Callie Hill : Je crois qu’avoir des enfants a été l’un des moments décisifs dans ma vie, qui m’a fait me rendre compte de l’importance de la langue et de la culture mohawk. Et maintenant que j’ai un petit-fils, c’est même encore plus important à mes yeux. Je ne peux pas parler la langue mais j’ai une connaissance linguistique de base que j’ai gagnée au cours des années où j’ai suivi des programmes linguistiques. J’espère pouvoir continuer à apprendre la langue pour pouvoir ensuite la transmettre à mes petits-enfants. Mes parents ne le parlaient pas non plus mais j’ai entendu mon grand-père paternel parler la langue, mais je ne me rappelle pas savoir à l’époque que c’était bel et bien du mohawk. Il est décédé lorsque j’avais neuf ans et c’était la seule personne de ma famille que j’ai jamais entendu parler la langue.

En 2004, j’ai commencé à travailler pour Tsi Tyonnheht Onkwawenna en tant que coordinatrice. À l’époque où j’ai rejoint le centre, j’étais la seule employée à plein-temps. Mon rôle, ces dix dernières années a consisté à créer, développer et superviser les programmes linguistiques mohawk dans la communauté, ce que je fais en tant que non-locutrice. Je veux dire par là que je suis l’administratrice des programmes mais que je n’enseigne jamais la langue. Nous avons maintenant au total un personnel de 6 enseignants, un assistant d’enseignement, un spécialiste du curriculum qui travaille à mi-temps, un assistant administratif et moi-même, la directrice administrative.

MI : En quoi consiste une journée typique dans votre travail ?

CH : En tant que directrice exécutive du Centre culturel et linguistique TTO, une journée typique consiste à faire du travail administratif. J’écris des projets de recherche, je prépare des reportages, je supervise le personnel et je travaille sur de nouvelles programmations. Parce que mon bureau se trouve à l’école primaire d’immersion, j’agis aussi en tant que principale de l’école. À ce titre, une partie de mon temps consiste alors à aider les enseignants. Je n’ai pas vraiment de journée typique parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver. Nous fonctionnons tous beaucoup comme une équipe et ce, dans chaque aspect de notre organisation. Tout le monde fait preuve de bonne volonté pour donner un coup de main et aider là où il le peut : être une communauté, c’est tout ce qui nous importe. Par exemple, l’école primaire a organisé une vente de biscuits pour la Saint Valentin en février afin de collecter des fonds et, tous ensemble, en une seule journée, nous avons collecté 800 dollars, rien qu’en faisant un total de 800 biscuits et en les vendant au prix de 1 dollar l’unité ; ça a été un grand succès !

MI : Où est-ce que vos efforts de redynamisation ont lieu?

CH : Kenhteke, sur le territoire Mohawk Tyendinaga, est un territoire kanyenkehaka du peuple Mohawk situé à l’est de l’Ontario entre Belleville et Kingston. Notre terre est basée le long des côtes de la Baie de Quinte, au large du lac Ontario. Historiquement, nous nous sommes installés là-bas en 1784 après avoir été déplacés de notre terre natale qui se trouvait dans la vallée mohawk dans le nord de l’état de New-York. Notre population dans la réserve comptabilise approximativement 2 200 personnes.

MI : Quelle est votre approche concernant la renaissance de la langue mohawk ?

CH : Parce que nous reconnaissons l’importance de la transmission intergénérationnelle de la langue afin qu’elle se développe, nous gérons des programmes destinés à des catégories d’âges différents. Nous avons trois niveaux de programmes pédagogiques : « le nid linguistique Totahne », Totahne signifiant « chez Grand-Mère », a ouvert en 2007 ; c’est un programme d’immersion totale pour les enfants d’âge préscolaire ; ensuite, nous avons l’école primaire d’immersion Kawenna’on:we, qui signifie « Les premiers mots » : elle a ouvert en 2011 et cible les enfants de grande section de maternelle jusqu’aux enfants de 4ème année. Enfin, il y a le programme linguistique pour adultes « Shatiwennakaratats », ce qui signifie « Ils remettent debout les mots ». Il a débuté en 2004 et c’est un programme à plein-temps pour adultes. Les programmes pour les enfants sont de l’immersion totale tandis que le programme adulte, bien qu’intense par nature, utilise des méthodes variées pour enseigner la langue, incluant non seulement de parler mais aussi de lire et d’écrire.

MI : Pensez-vous que votre approche marcherait pour d’autres communautés, voire toutes les communautés mohawk ?

CH : Presque toutes les autres communautés kohawk utilisent des programmes pédagogiques formels comme les nôtres. Cependant notre plus gros défi est que nous n’avons pas de locuteurs natifs dans notre communauté et que tous nos programmes sont enseignés par des gens qui ont appris la langue à l’âge adulte. Nous avons une grand-mère qui parle couramment et qui travaille pour le programme « Totahne » parce que nous reconnaissons l’importance d’avoir un locuteur qui parle couramment dans le programme pour les tout-petits. Nous avons eu la chance à l’époque de trouver quelqu’un qui soit prêt à s’installer à Kenhteke. Le programme Totahne ressemble beaucoup à une journée passée chez votre grand-mère, ou dans notre cas, chez « Tota ». Nous amenons aussi, tout au long de l’année, dans le programme adulte, des locuteurs qui parlent couramment car il est important pour nos étudiants d’entendre la langue dans sa forme la plus naturelle. Nous créons des réseaux avec les autres communautés mohawk parce que nous sommes tous dans la même situation, à savoir en train d’essayer de s’assurer du bon développement de la langue dans nos communautés.

MI : Comment avez-vous décidé de commencer cet entrainement linguistique et quelles ressources avez-vous utilisées ?

CH : En 2002, le centre TTO a formulé un projet stratégique à long-terme qui a jeté les bases pour les efforts de renaissance dans la communauté ; le projet consistait à enseigner aux adultes à parler, à leur apprendre à devenir des enseignants de la langue pour que nous puissions ensuite commencer une école d’immersion pour les enfants. Nous avons depuis atteint ces objectifs grâce à des méthodes variées. Maintenant nous continuons à nous développer à partir de ce cadre. L’organisation continue de tenir tous les ans des sessions de planification stratégique.

MI : Pourquoi pensez-vous que la langue est arrivée à un point où elle a besoin d’une renaissance ?

CH : Les gens ont arrêté de parler la langue, dans notre communauté du moins, pour diverses raisons mais à mon avis, elles pointent toutes du doigt la colonisation. En particulier je parle là de l’influence de l’Église à travers ses missionnaires et de la Loi sur les Indiens de 1876. Je crois que ces deux-là sont les raisons globales qui ont mené à ce que les parents choisissent de ne pas parler le mohawk à leurs enfants et, une fois que la transmission intergénérationnelle est interrompue dans les foyers, tout cela mène à la chute de la langue dans la communauté. D’après mes estimations nous n’avons pas eu de génération de locuteurs natifs qui utilisent le mohawk dans la vie quotidienne depuis la fin du XIXème siècle.

MI : Que ressent la communauté à propos de ces efforts, et que ressentaient-ils lorsque vous avez commencé?

CH : Lorsque le centre TTO s’est organisé à la fin des années 90, les sentiments étaient mitigés à propos des efforts de revitalisation. Il y avait un groupe de partisans dévoués aux efforts mais il y avait aussi des personnes plus âgées qui pensaient qu’on devrait laisser la langue tranquille, en gros jusqu’à ce qu’elle meure. Mais aujourd’hui, je crois que la communauté soutient nos efforts. On le voit de nombreuses manières partout dans la communauté : des panneaux routiers sont écrits dans la langue, des gens prénomment leurs enfants avec un nom seulement mohawk, des standardistes dans toutes nos organisations répondent au téléphone avec un « She:kon! », ce qui signifie « bonjour ! » dans ce contexte ; il y a aussi des pierres tombales sur lesquelles des noms mohawk sont gravés, et nos politiciens locaux reçoivent un soutien financier. Je vois alors tout cela comme du soutien en fonction de nombreuses compétences différentes.

MI : Quel a été le plus gros défi dans la revitalisation de la langue?

CH : Financer les programmes est un défi constant et nous sommes reconnaissants envers notre gouvernement local, le Conseil Mohawk de Tyendinaga, qui a été un très grand soutien financièrement. Également, dans ce monde moderne où nous vivons, je ne crois pas que les gens se rendent compte à quel point ils sont colonisés : certains ne voient pas l’intérêt d’apprendre la langue dans le monde dans lequel nous vivons, un monde motivé par le matérialisme et le capitalisme.

MI : Selon vous, quelles sont les chances de succès pour le projet de revitalisation de la langue mohawk ?

CH : Je dois dire que j’ai une confiance totale en nos efforts de revitalisation. Il n’y a pas d’autre réponse acceptable à mon avis. Je pense qu’il est nécessaire pour nous de continuer à éduquer les gens dans notre communauté et je prévois que, en fournissant une éducation aux gens et en les sensibilisant, les efforts continueront de s’accroître.

MI : Quel est votre sentiment quant au facteur-clé de cette réussite ?

CH : Je pense que le facteur clé est l’engagement dont tout le monde fait preuve dans le processus. Que ce soit ceux d’entre nous qui font le travail administratif ou bien ceux qui sont inscrits dans nos programmes, en passant par les parents qui placent leur confiance en nous pour éduquer leurs enfants : nous avons tous un rôle extrêmement important à jouer dans ces efforts.

MI : Qu’est-ce que vous préférez dans votre travail?

CH : Ce travail, c’est ma passion, c’est toute ma vie. Je ne pourrais pas m’imaginer faire autre chose que ce que je fais. Je reçois tellement de satisfaction lorsque j’entends quelqu’un parler la langue, des enfants aux adultes. Je suis reconnaissante de la chance de pouvoir travailler si près d’une chose qui est importante non seulement pour moi mais aussi pour beaucoup de gens dans ma famille et dans ma communauté.

MI : Comment est-ce que les jeunes, les adultes et les aînés ont réagi à vos efforts?

CH : Il existe un groupe de personnes à qui j’attribue le mérite de l’impulsion originelle, il y a 10-15 ans, pour créer les opportunités linguistiques et culturelles dans la communauté. Ces personnes ont maintenant la trentaine et ce sont elles qui élèvent leurs enfants dans la langue et la culture. Durant les quelques dernières années, il a semblé y avoir un autre groupe de jeunes gens à être très intéressés par l’apprentissage de la langue et de la culture. C’est formidable pour nous. Il me semble qu’il est crucial que les jeunes acquièrent cette connaissance avant d’avoir des enfants dans l’espoir qu’ils les élèvent ensuite dans notre langue et selon nos coutumes. Notre langue ne sera tant que nous n’aurons pas une génération complète de locuteurs et dans l’idéal, ce seront là des enfants qui continueront à leur tour le processus d’enseigner et de parler à leurs propres enfants.

MI : Quelle a été la chose la plus importante que vous avez apprise grâce à ce projet?

CH : J’ai appris que rien de bon n’arrive sans efforts ! Je crois que c’est ma mère qui disait ça ! Nous avons dû lutter en cours de route mais, la satisfaction de pouvoir entendre des enfants parler la langue ou de l’entendre au magasin est tellement grande. Nous sommes passés d’une communauté virtuellement sans aucun locuteur à une communauté où la langue se fait entendre dans de nombreuses situations de la vie quotidienne. Nous sommes maintenant capables de conduire entièrement nos cérémonies dans notre maison longue communale dans la langue mohawk. Parfois nous avons l’impression de ne faire aucun progrès ; dans ces moments-là, il est alors important de repenser à la situation où nous nous trouvions il y a 10 ans, comparée à celle où nous sommes aujourd’hui. Ce n’est rien de moins qu’incroyable ; et ce sont les efforts combinés de chaque personne de la communauté qui a fait de la revitalisation de la langue une priorité dans sa vie.

MI : Qu’est-ce que vous aimeriez faire ensuite ou plutôt, où est-ce que vous aimeriez voir les projets de revitalisation être menés ensuite ?

CH : Je travaille en ce moment sur mon master en revitalisation des langues indigènes à l’Université du Manitoba. Mon projet consiste à mener une enquête au niveau communautaire sur la santé, le statut et la vitalité de la langue ; je suis pleine d’espoir quant à l’idée que je pourrais utiliser des données que j’aurais apprises grâce à ce procédé pour créer plus d’occasions pour les gens de notre communauté en termes de revitalisation et de régénération de notre langue et de notre culture.

[des enfants apprennent la langue Mohawk en Tyendinaga]

[Des enfants apprennent la langue mohawk en Tyendinaga]

Callie effleure beaucoup de questions qui sont essentielles pour la revitalisation de n’importe quelle langue. Peut-être d’autant plus importantes que ce n’est pas là chose facile ! Ce projet a été commencé par un petit groupe dévoué qui a refusé de permettre que leur langue ancestrale disparaisse. Pour eux, sauver leur langue mérite tout leur temps et tous leurs efforts ; ils ont travaillé très fort pour atteindre cet objectif. Comme le dit Callie, tant qu’il existera un groupe de gens dévoués et disposés à travailler à la préservation et à la revitalisation de la langue, alors, celle-ci sera sauvée. Elle ne doute pas un instant que le mohawk sera sauvegardé et, avec des gens qui travaillent, comme elle, pour sauvegarder les langues, je n’en doute pas non plus.

Elle mentionne aussi que dans cette société « motivée par le matérialisme et le capitalisme » que nous adoptons bien trop souvent, il existe des personnes qui n’accorderont pas d’importance à ce genre de travail. Certains voient le mohawk, ou n’importe quelle autre langue d’ailleurs, comme un moyen vers une fin : obtenir un emploi ou faire des profits économiques. Mais pour moi, ce n’est pas une chose à faire. Les gens n’apprennent pas seulement une langue (et ils ne devraient pas seulement l’apprendre) parce qu’elle a une grande valeur économique. Les apprenants de langue devraient être capables d’en voir les valeurs sociale et personnelle. Le mohawk possède une valeur culturelle significative pour les gens dont les ancêtres le parlaient autrefois. C’est un avantage immense mais difficile à mesurer.

Merci à Callie de m’avoir donné de son temps pour cette entrevue. Son travail est inestimable pour le tissu social de notre histoire, nous, Ontariens, Canadiens et, plus généralement, êtres humains.

 

A tantôt,

 

Michael Iannozzi

Merci beaucoup pour son excellent aide, comme toujours, avec la traduction à Floriane Letourneux.

 

De deux langues nait une troisième

Le mitchif (ou métchif) est une langue parlée traditionnellement par les Métis du Saskatchewan, du Manitoba, à travers le Canada et même au Dakota du Nord. La langue a été le sujet d’intenses discussions en linguistiques à cause du caractère unique de sa création.

Le professeur Nicole Rosen de l’Université du Manitoba étudie le mitchif depuis ses années d’études graduées et elle a travaillé sur un dictionnaire en ligne pour essayer de documenter et de préserver la langue. En dépit de tout ce qui rend le mitchif intéressant et spécial, la langue n’a jamais reçu l’attention de la part des documentalistes ni les efforts de revitalisation dont elle a besoin. Malheureusement, tout comme de très nombreuses langues indigènes d’Amérique du Nord, elle se trouve au bord de l’extinction. Ce qui est en jeu ici, c’est une langue qui représente les deux versants de l’histoire canadienne : l’histoire du Canada précolonial et l’histoire des colons européens et de leur émigration vers l’ouest.

J’ai eu l’énorme privilège de parler de cette langue fascinante avec le Professeur Rosen.

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Michael Iannozzi : Qu’est-ce que le mitchif ?

Nicole Rosen : Le mitchif, c’est une langue parlée par un sous-groupe du peuple métis, un mélange de français et de cri des plaines mais c’est aussi un peu d’anglais et d’ojibwé.

MI : D’où vient la langue?

NR : Autant que nous sachions, elle s’est formée au début du XIXe siècle, dans la Vallée de la Rivière Rouge, autour de Winnipeg. On la parlait déjà dans les années 1820 ou 1830. Elle a été créée en grande partie par les colons français qui ont épousé des femmes indigènes et qui ont créé une nouvelle culture, la culture métisse, ainsi qu’une nouvelle langue.

MI : C’est bien plus tôt que ce que je pensais; les colons français se seraient trouvés dans cette région avant les années 1820 mais n’auraient pas commencé à créer cette culture jusque-là ?

NR : Il est possible qu’il y ait eu un groupe avant cette date mais les traces les plus anciennes que nous avons de la langue remontent à cette période. Il existe certainement des traces de la langue et de la culture avant cette époque mais ce n’est pas avant les années 1820 que ce groupe, de manière collective c’est-à-dire en tant que communauté, a été appelé « Métis » ou « Métis de la Rivière Rouge ». Avant cette date, nous n’avons pas de traces évidentes de la création par les Métis de leur propre culture et leur propre identité. Il est probable que tous ces changements ne se soient pas produits avant les années 1820 lorsque les colons ont commencé à émigrer aussi loin à l’ouest.

MI : Donc, aujourd’hui, où trouverions-nous des locuteurs de mitchif ?

NR : Il y a des locuteurs dans quelques communautés au Manitoba comme à Camperville, San Clara et autour de Binscarth. Il y a d’autres communautés métisses avec des locuteurs au Saskatchewan, en Alberta et au Dakota du Nord. Dans les années 1870 et 1880, les Métis étaient dispersés, ou plutôt, il serait plus adéquat de dire qu’ils avaient fui la vallée de la Rivière Rouge à cause de rebellions et de batailles. Ils se sont donc dispersés à travers les prairies. La bataille de 1885 est celle qui a vraiment marqué la fin des colonies métisses dans la vallée de la Rivière Rouge ; Louis Riel a été pendu ; la langue mitchif et la culture métisse sont passées dans l’ombre après ça.

Avant ça, les Métis jouissaient en fait d’une place plutôt bonne dans la société parce qu’ils avaient une double culture et qu’ils étaient multilingues ; ils connaissaient la région comme leur poche et la plupart d’entre eux allaient à l’école si bien qu’ils pouvaient commercer entre les groupes de colons et les peuples indigènes. Grace à leur héritage double, ils pouvaient souvent s’entendre avec chacune des communautés : les Premières Nations aussi bien que les colons.

MI : Avant 1885, ils pouvaient faire partie des deux communautés alors qu’après cette date, ils ne faisaient plus vraiment partie d’aucune ?

NR : Oui, malheureusement ils se sont ensuite cachés et c’est à partir de ce moment-là que les Métis ont vraiment commencé à devenir des marginaux. C’est également à cette époque que de plus en plus de Québécois francophones, les Québécois qui n’étaient pas de sang métis, se faisaient recruter pour partir s’installer à l’ouest : ces nouveaux colons ont vraiment contribué à la marginalisation des personnes métisses.

MI : Si la langue est devenue clandestine en un sens, le fait qu’elle a pu survivre la rend d’autant plus intéressante. Les locuteurs étaient éparpillés à travers les Prairies et pourtant, la langue a été capable de survivre.

NR : La langue mitchif s’est vraiment cachée. Elle n’était parlée qu’à la maison, ce n’était pas la langue que les Métis tendaient à utiliser ailleurs. Il y avait aussi des communautés métisses qui, après leur dispersion, ont tout simplement essayé de ne pas se mélanger avec les autres communautés afin de garder leur culture vivante. Une autre facette de leur persécution et de leur isolement est que leur culture clandestine et leur statut de marginaux signifiaient qu’ils évitaient parfois de se faire envoyer dans des écoles en internat. Les internats tendaient à cibler les réserves et beaucoup de Métis vivaient juste dans les forêts en se nourrissant des ressources de la terre ; certains ont pu garder leur langue et ainsi éviter d’attirer l’attention sur eux. Certains, certainement pas tous ni même la majorité mais certains, ont pu le faire parce qu’ils se trouvaient si dispersés et isolés.

MI : Alors, diriez-vous que cela explique aussi pourquoi ils ont été capables de garder leur langue vivante? Parce qu’ils se sont gardés pour eux-mêmes et qu’ils ont essayé d’éviter de faire partie de trop de communautés différentes ?

NR : Je crois que oui. C’est là une généralisation plutôt énorme bien sûr. À cause de leur dispersion et de leur multiculturalisme, les peuples métis sont très divers quant à leurs histoires et expériences. De ce fait, il est très difficile de généraliser ou même de dire que quelque chose s’est passé généralement de telle ou telle manière, en particulier parce que le mitchif est seulement une des langues des Métis. Ces derniers parlent aussi une variété métisse du français et une variété métisse du cri, parmi d’autres langues, si bien que lorsque vous essayez de décrire cette chose qu’on appelle le mitchif, les choses deviennent quelque peu ambiguës. Pour les linguistes, le mitchif, c’est cette langue métisse. Cependant, les Métis eux-mêmes voient le mitchif comme une langue parmi quelques autres.

MI : Si vous deviez faire une estimation: combien de locuteurs diriez-vous qu’il existe ?

NR : Nos meilleures estimations donnent un nombre de plusieurs centaines; néanmoins, nous ne savons pas vraiment parce que même si un locuteur peut cocher la case « mitchif » sur le formulaire de recensement, le mitchif peut signifier trois langues différentes ; nous ne savons donc pas à quelle langue se réfèrent nécessairement les gens qui disent pouvoir parler le mitchif. Je ne pense pas que celui-ci ait été inclus dans le dernier recensement de 2011 mais même s’il a été inclus dans le précédent, les nombres qui en sont ressortis étaient plutôt insignifiants à moins de savoir à quelle langue les locuteurs se référaient : un locuteur peut très bien cocher la case « mitchif » mais qu’est-ce que cela signifie ? Français mitchif, cri mitchif ou mitchif métis ?

MI : Quand une langue romane, le français, et une langue algonquine des Premières Nations, le cri des Plaines, se mélangent, qu’est-ce que cela finit par donner ?

NR : Il existe différents points de vue sur cette question mais en gros, on dirait effectivement qu’il y a une grosse influence française mais c’est principalement du cri des plaines. Les noms et les adjectifs tendent à provenir du français tandis que la plupart des verbes tendent à provenir du cri. C’est là une description bien générale : en réalité le découpage n’est pas exactement aussi clair.

MI : Est-ce qu’un francophone comprendrait le mitchif mieux ou moins bien qu’un locuteur de cri ?

NR : Un locuteur de cri va comprendre le mitchif un peu mieux qu’un locuteur de français mais ce serait quand même très difficile. Cependant, je crois que la langue, de manière générale, ressemble plus à une langue algonquine des Premières Nations qu’à une langue romane comme le français. Cependant, un grand nombre de mots français y sont incorporés et même des sons qui existent en français mais pas dans le cri des plaines font désormais partie du mitchif.

MI : Comment en êtes-vous venu à étudier le mitchif ? Comment en avez-vous-même entendu parler ?

NR : Je pense que par le passé, la plupart des gens n’avaient même jamais entendu parler du mitchif, même ici à Winnipeg. Je crois que c’est moins vrai de nos jours mais la langue n’est toujours pas connue à grande échelle. C’est en fait pendant mes études de master en linguistiques françaises à l’Université de Toronto que j’ai entendu parler du mitchif pour la première fois. Les phénomènes de contact du français avec d’autres langues comme pour les créoles [par exemple aux Antilles] m’ont toujours intéressée.

Quand on étudie les langues en contact, il y a toujours une section qui couvre les « langues métisses » et c’est toujours le même exemple : le mitchif. Il y en a d’autres mais c’est celle qui est la plus communément utilisée pour illustrer les langues métisses. Et puis je me suis dit : « Vraiment ? Des Métis le parlent ici, au Canada ? Moi, je viens de Winnipeg et ces gens-là parlent le mitchif là-bas ? Je n’en avais jamais entendu parler ; Il faut que j’aille chercher ce que c’est. » C’est vraiment ce qui a tout déclenché. J’ai trouvé des informations sur le mitchif et ensuite j’ai appelé la Fédération des Métis du Manitoba pendant mes études de master ; j’ai demandé si des gens parlaient le mitchif ou s’ils pouvaient me dire quoi que ce soit sur la langue. Il s’est avéré qu’ils venaient de concevoir un projet sur la langue mitchif. J’ai ainsi commencé ma collaboration avec eux, collaboration que je continue encore aujourd’hui. Tout s’est bien terminé.

[Un Android App pour la langue michif]

[Un Android App pour la langue michif]

Un sincère merci au Professeur Nicole Rosen pour son temps et son aperçu fascinant sur la langue mitchif. Le professeur Rosen a réalisé un travail significatif avec les aînés métis qui parlent le mitchif en créant un dictionnaire en ligne et en réalisant des enregistrements disponibles dans un atlas linguistique des langues algonquines. De manière plus importante, son travail a exigé d’écouter les besoins et les objectifs des communautés métisses quant à la revitalisation et à la documentation de leur langue…. Ou plutôt, comme nous venons de l’apprendre, de leurs langues. Les Métisses, plus que beaucoup d’autres groupes, ont suivi un chemin différent pour former leur langue, leur culture et leur communauté. Celles-ci sont jeunes et pourtant, elles ont déjà eu leur compte d’épreuves et de querelles ; néanmoins la culture métisse et les langues mitchifs sont toujours célébrées de nos jours. Espérons que cette langue fascinante, qui a joué un rôle tellement important dans l’histoire du Canada, survivra longtemps.

Le professeur Rosen m’a fourni plusieurs ressources pour pouvoir en apprendre davantage sur la culture métisse et les langues mitchifs :

L’Institut Gabriel Dumont

L’Institut Louis Riel

Le Projet de la Langue Mitchif

[En anglais]
Rappelez-vous : restez fiers des langues que vous savez parler. Votre héritage reste toujours attaché à une langue ; soyez fiers de ce qui fait de vous un être unique.

 

A tantôt, eh,

 

Michael Iannozzi

 

Merci bien à notre traductrice Floriane Letourneux

 

Une langue saisie en film

Chloë Ellingson est documentaliste et photographe. Son travail a été vu dans les journaux, lors d’événements et, elle a récemment discuté d’un projet sur Radio Q.

Son travail le plus récent a inclus l’étude d’un effort de redynamisation mené sur le mohawk par les habitants de Tyendinaga. Elle a créé un documentaire prévenant qui est une réflexion sur l’importance de la langue pour un peuple, la manière dont une langue peut être sauvée et sur les types de personnes requises pour sauver la langue.

J’ai eu l’occasion de lui poser quelques questions sur son nouveau film. Le documentaire s’intitule Raising the words. Le titre vient du nom du programme d’immersion de deux ans pour adultes, qui s’appelle Shatiwennakarà:tats, ce qui se traduit par « ils relèvent les mots ».

[Une photographie du film]

[Une photographie du film]

Michael Iannozzi : Qu’est-ce qui vous a menée à étudier le projet de redynamisation du mohawk (ou « agnier » en français)?

Chloë Ellingson : J’ai d’abord pris conscience de la revitalisation du mohawk [connu sous le nom de Kanien’keha en mohawk] à Tyendinaga via mes liens avec deux personnes qui se sont retrouvées à étudier le mohawk, Margaret et Ellie. Je les ai rencontrées en 2011 pour un projet de photographie sur lequel je travaillais et qui avait pour sujet les grands-parents qui élèvent leurs petits-enfants. J’étudiais à l’époque le photojournalisme au Loyalist College, qui se trouve près de Belleville en Ontario. Margaret et Ellie étaient vraiment enthousiastes au sujet des programmes de langues et parlaient souvent de ce qu’elles y apprenaient.

Ça m’a pris environ un an pour m’investir dans l’idée de travailler sur ce projet parce que j’avais de sincères réserves quant à l’idée d’assumer un sujet si éloigné de mes propres expériences. En fin de compte je me suis rendu compte qu’entendre parler de ce qui se passait à Tyendinaga avait en fait de puissantes répercussions sur ma perception du Canada, sur l’intensité de l’empreinte du colonialisme et également, plus généralement, sur ce que ça signifie de parler une langue. À un certain moment, j’ai senti que ces prises de conscience étaient trop importantes pour ne pas les partager et puis, j’avais déjà rencontré des gens qui étaient disposés à partager leurs histoires avec moi. J’ai alors commencé à tourner ce film en août 2013.

MI : Où est-ce que le film se déroule ?

CE : Le documentaire a pour titre « Raising the words », qui vient du nom du programme d’immersion de deux ans pour adultes, Shatiwennakarà:tats, ce qui se traduit par « ils relèvent les mots ». Il a lieu sur le territoire mohawk de Tyendinaga, à environ 200 km à l’est de Toronto, le long de la route 401. Tyendinaga est la terre natale d’environ 2 200 personnes bien que beaucoup plus de gens soient aussi des Mohawks de la Baie de Quinte mais vivant ailleurs. Ce territoire est l’un des 6 territoires mohawks à l’intérieur des frontières canadiennes.

MI : Aviez-vous passé beaucoup de temps dans des petites villes avant de filmer ce documentaire?

CE : À part le peu de temps où j’ai habité à Belleville ? Pas du tout ! J’avais passé ma vie seulement dans de grandes villes jusque-là. Tous ces grands espaces ouverts et le fait de devoir dépendre d’une voiture ont nécessité une grosse adaptation de ma part.

MI : En rentrant dans le projet, que saviez-vous déjà des langues indigènes canadiennes ? Et en particulier, que saviez-vous du mohawk ?

CE : Je ne savais rien du tout des langues indigènes au Canada et certainement rien de ce qui se faisait pour les raviver. Je n’avais aucune idée des liens entre le mohawk et les autres langues indigènes, des endroits où les gens le parlent, ou de l’importance et la signification de la langue pour les communautés mohawk. C’est ce qui m’a mené au projet : ce n’était pas un intérêt pour la langue elle-même mais un intérêt pour ce que signifie la langue pour les gens. Plus j’en apprenais sur la valeur qu’elle contient, plus ma curiosité augmentait.

Les expériences de vie des gens à qui j’ai parlé dans le film illustrent bien qu’une langue est bien plus que de la communication. C’est une connexion avec une culture, avec des ancêtres, avec soi-même. Certaines personnes dans le film considèrent l’apprentissage d’une langue comme un acte politique et comme une part essentielle de la connexion avec leur identité mohawk.

MI : Avez-vous rencontré des défis en filmant ?

CE : Je rencontre constamment des défis. Puisque je débute dans la réalisation, certains consistent à trouver comment monter ce film. Je suis habituée à travailler avec la photographie et, entre ces deux mediums, il y a d’énormes différences auxquelles je dois me confronter, par exemple je dois planifier et faire les choses de façon calculée plutôt que d’essayer d’avoir une approche plus intuitive. Il y a des défis plus sérieux aussi comme avoir besoin d’essayer de travailler loin des représentations exotiques et lointaines des peuples indigènes qui ont gangrené les représentations visuelles dans le passé et qui continuent de les gangrener. C’est un défi qui vous hante parce que j’ai peur que les préjudices qui m’ont entourée tout au long de ma vie puissent réapparaitre de manières que je ne saurais pas détecter.

MI : Parlons des gens qui forment la base du film: quelle a été leur réaction à l’idée de commencer à apprendre le mohawk ? Pourquoi est-ce important pour eux ?

CE : De ce que je comprends, il existe plusieurs motivations mais celle qui englobe toutes les autres est indescriptible parce que j’ai seulement pu en être vaguement le témoin et qu’elle répond à un besoin profond de se sentir à nouveau soi-même après une perte immense et violente. Je sais qu’il y a des motivations secondaires en jeu comme le fait de vouloir que leurs enfants aient accès aux opportunités que eux n’ont jamais eues, de se connecter avec la culture, de vivre les changements qu’ils veulent voir effectués dans la communauté à grande échelle. Notons aussi « le facteur cool » que la langue possède maintenant, tel que le formule Thanyehténhas Brinklow, un enseignant. Comme il le dit si bien dans le film, les gamins des années 80 et 90 « ont grandi après un racisme incroyable, après le réveil des Amérindiens, à une période où être amérindien redevenait cool. » C’est cette génération, dit-il, qui a été élevée dans un contexte qui permet la renaissance de la langue aujourd’hui.

MI : Quelle a été la partie la plus difficile dans l’assemblage de tout ceci ?

CE : La partie la plus difficile de ce projet a été de lutter contre le fait que j’en parle en anglais, j’écris dessus en anglais et j’y pense en anglais. Je pense que le travail a de la valeur même venant de ce point de vue mais il est étrange de contribuer à la redynamisation à travers simplement le contenu plutôt qu’à travers l’essence du film.

MI : Qu’est-ce qui est sorti de ce travail qui soit le plus surprenant ou bien nouveau ?

CE : J’ai été surprise d’entendre certains commentaires sur mon projet de la part de personnes que je considère par ailleurs très ouvertes d’esprit, curieuses et expérimentées. Un ami m’a demandé, après avoir entendu parler du projet : « Mais n’est-il pas normal que les langues meurent au fil du temps ? » J’en suis arrivée à croire que c’était là être à côté de la plaque. Il y a de vrais gens qui se sentent concernés par leur langue et qui se battent pour la garder en bonne santé. Pourquoi entretenir des notions telles que de savoir si oui ou non c’est important à l’échelle de l’histoire humaine entière, si clairement, aujourd’hui, c’est important pour un peuple ?

MI : À qui le projet est-il destiné? Qui espérez-vous avoir comme public pour ce film ?

CE : Il est très difficile de répondre à cette question parce que je serais heureuse si tout le monde regarde le film mais je ne peux pas prédire qui en retirera quelque chose d’instructif ou pas. Ceci dit, si le point de vue duquel le film a été réalisé peut être une indication de la réponse à votre question, je dirais alors que ce film est né grâce à une prise de conscience qu’une renaissance de la langue est en train de se produire. Cela a une immense valeur pour ceux que ça concerne. En apprendre plus sur ces efforts de revitalisation est une fenêtre ouverte sur l’exploration de l’impact en cours du colonialisme ainsi qu’un désir d’explorer et de partager les histoires touchantes et porteuses d’un message de vie de quelques personnes concernées par la revitalisation linguistique à Tyendinaga.

[Une photographie du documentaire]

[Une photographie du documentaire]

Un grand merci à Chloë pour avoir participé à cet entretien. Ce blogue se concentre généralement sur le travail de professeurs universitaires et de chercheurs mais il est important de parler aussi avec les personnes qui s’impliquent dans des projets linguistiques de manières différentes.

Le mohawk est importante pour un groupe des habitants de Tyendinaga. Ils passent du temps et dépensent des fonds pour essayer de raviver leur langue et pour encourager les gens à apprécier l’importance qu’a cette langue pour leur identité mohawk.

Ces langues ne sont pas en voie d’extinction comme une espèce animale ou végétale qui ne survit pas à cause de la sélection naturelle. Il n’y a rien de naturel dans la suppression que les langues amérindiennes subissent ; cela a créé une situation où beaucoup de langues se retrouvent maintenant au bord de l’extinction.

Les efforts comme ceux qui ont lieu à Tyendinaga ont pour objectif de restaurer la place d’une langue au sein d’une communauté et les efforts comme ceux de Chloë visent à informer les personnes concernées, et le public de manière générale, qu’il est possible de sauver ces langues mais que pour cela, elles ont besoin de notre aide.

Vous pouvez trouver des informations sur comment et où voir le film documentaire de Chloë en cliquant ici.

 

A tantôt, eh,

 

Michael Iannozzi

 

Merci à notre traductrice excellente Floriane Letourneux

 

L’anglais de l’ouest canadien

Le blogue de cette semaine est une discussion sur l’anglais de la côte ouest et en particulier celui de Victoria en Colombie Britannique. Nous avons souvent beaucoup de mal à distinguer les gens qui viennent des différentes régions du Canada (à part le Québec et la côte est) et, de l’Ontario à la Colombie Britannique, les accents semblent être à première vue à peu près les mêmes partout.

Pourtant, le professeur Alexandra D’Arcy étudie l’anglais de Victoria et elle a découvert que les similarités que nous observons aujourd’hui n’étaient pas si similaires par le passé. Elle étudie la langue au niveau diachronique c’est-à-dire qu’elle en étudie l’évolution sur une certaine période et dans son cas, sur une longue période. Si vous menez des entretiens dans une communauté, une fois que vous la quittez, vous ne pouvez pas découvrir les changements qui ont lieu à travers le temps, sauf en comparant les locuteurs plus âgés avec les plus jeunes et en émettant des hypothèses sur les différences entre ces générations. En étudiant l’anglais de Victoria grâce à des enregistrements et des entrevues réalisés sur plus d’un siècle, le professeur D’Arcy peut observer les changements se produire au fil des ans à travers ces voix du passé.

Elle a eu la gentillesse de nous expliquer comment tout cela fonctionne et comment les habitants de Victoria avaient autrefois un accent bien plus distinct qu’aujourd’hui.

Fort Victoria avant de se développer à Victoria. (Source: Wikimedia Commons)

Fort Victoria avant de se développer à Victoria. (Source: Wikimedia Commons)

Michael Iannozzi : Il me semble qu’une partie des gens voient l’anglais canadien comme ayant seulement deux variétés : Terre-Neuve et le reste du pays. Comment est-ce que vous, vous voyez l’anglais canadien ?

Alexandra D’Arcy : Je vois beaucoup de diversité. A l’est de l’Ontario, il y a le Québec, les Maritimes puis Terre-Neuve et le Labrador ; Terre-Neuve est bien sûr définie par ses propres variations dialectales. Cette zone entière possède une histoire riche avec des influences variées en termes de données historiques, aussi bien au niveau régional, linguistique, religieux qu’ethnique. De l’Ontario jusqu’à la Colombie Britannique cependant, la situation n’est pas aussi homogène que ne le laisse penser la rhétorique. On oublie que les villes sont une chose et que les vastes zones rurales et semi-rurales du pays en sont entièrement une autre et qu’elles contribuent énormément à l’histoire de l’anglais canadien. Ces voix se retrouvent mises en arrière-plan mais les choses commencent à changer. De plus en plus de sociolinguistes sortent des villes si bien que notre vision de l’anglais canadien est aussi sur le point de changer. Nous vivons des moments palpitants.

MI : L’anglais couvre une zone géographique au Canada: où se trouvent les variétés, d’après vous ? Est-ce aussi simple que de diviser le pays ? Si non, pourquoi pas ?

AD : C’est une question intéressante. Je crois qu’il faut nuancer la réponse. Il existe évidemment de vastes régions : regardez seulement The Atlas of North American English [l’Atlas de l’anglais nord-américain], ou bien le travail d’enquête de grande envergure de Charles Boberg. Certaines de ces régions s’alignent sur les provinces mais d’autres pas. À l’intérieur même des régions, il y a des frontières dialectales plus petites et ainsi de suite. Mais bien sûr, c’est là l’image typique qui se dessine de la recherche sur les dialectes. Plus vous allez dans le détail, plus vous développez des caractéristiques autres que les simples sons et plus vous dénichez de diversité dans cette image. Autrement dit, plus on travaille sur l’anglais canadien, plus on adopte des angles de vue régionaux et plus l’image montre de la variété. L’émergence d’archives d’enregistrements couvrant des durées importantes va bien sûr apporter une perspective entièrement nouvelle à notre compréhension de l’anglais canadien.

MI : Votre travail s’est concentré sur l’anglais parlé à Victoria, en Colombie Britannique, et vous avez collecté des données couvrant une très grande période. Quelle quantité de données avez-vous, de quels types de données s’agit-il et sur combien de temps s’étendent-elles ?

AD : Excellente question! Je possède environ 300 heures de données : des récits oraux et des entretiens sociolinguistiques. Les récits oraux proviennent de deux sources principales : les bibliothèques de l’Université de Victoria possèdent des ouvrages d’archives dont j’ai pu acquérir les droits et ensuite, j’ai aussi pu assurer les droits pour un sous-ensemble de la Collection Imbert Orchard, par le biais de la CBC et du Musée Royal de la Colombie Britannique. La plupart de ces enregistrements ont été réalisés à partir des années 60 et nous avons utilisé les archives du Musée pour nous concentrer sur les locuteurs de la Collection Imbert Orchard qui sont nés ou ont été élevés à Victoria. Entre ces deux collections, nous avons ainsi 42 locuteurs de la région, nés entre 1865 et 1936. Le plus gros des entrevues sociolinguistiques ont été menées en 2012 avec de vrais Victoriens. Cette collection recense 162 locuteurs, nés entre 1913 et 1996. Je suis plutôt fière de ce corpus en fait. Nous avons beaucoup de Victoriens de première génération mais nous en avons aussi de deuxième, troisième, quatrième, cinquième et sixième générations. Il me semble que c’est plutôt super. Mais si vous mettez les enregistrements d’archives avec les contemporains, vous vous retrouvez avec une vue d’ensemble sur le parlé local sur plus de 130 ans. C’est palpitant. Nous avons aussi beaucoup de chance parce que les bibliothèques de l’Université de Victoria détiennent l’histoire entière du journal local qui a débuté en 1858 sous le nom de The British Colonist [le colon britannique]. En réalité, les archives jusque 1920 ont été numérisées. Après cette date, on trouve les fichiers en formats microfiches mais c’est aussi sympa d’une autre manière. Tout cela complète les données. Nous avons les traces orales grâce aux enregistrements dans mon laboratoire, et nous avons des traces de la langue écrite formelle grâce au British/Times Colonist. Cela nous donne une connaissance supplémentaire de l’histoire de la variété de la langue.

MI : Quelles sont vos résultats sur l’anglais victorien ?

AD : L’anglais victorien d’aujourd’hui n’a pas de différence frappante avec ce que vous entendez à Vancouver ou à Toronto. Certaines personnes de la région racontent qu’on leur a déjà demandé d’où ils venaient lorsqu’ils visitent d’autres endroits ; mais il n’y a aucune marque de fabrique dans leur façon de parler estampillée « Victoria », que ce soit d’un point de vue local ou national. Cependant, il fut un temps où une certaine frange de la population avait un accent distinctif. Je l’appelle la « délicatesse de Victoria » [« Victoria Dainty »], mais sur l’île, il est connu sous le nom d’ « accent de Van Isle » [« Van Isle Accent »]. Ce nom vient des écoles privées cossues établies et gérées par des enseignants anglais Réformés, ce qui permettait d’établir des normes culturelles et linguistiques anglaises et, ainsi que l’a formulé un chercheur, ce qui permettait aux enfants d’immigrés de devenir anglais [« grow up English »]. Vous pouvez toujours entendre cet accent à Victoria mais les locuteurs ont maintenant tous la soixantaine voire plus. C’est vraiment une variété qui tombe en désuétude et pour comprendre son caractère unique, il faut savoir que la plupart des Victoriens ne se rendent pas compte qu’ils parlent à une autre personne de leur propre ville lorsqu’ils parlent à ces gens-là. En fait, beaucoup sont surpris quand je leur dis que cet accent existe et ils sont stupéfaits quand je leur fais écouter des enregistrements. Il faut vraiment les entendre ; et on parle là dans certains cas de Victoriens de troisième ou quatrième génération !

En ce qui concerne l’anglais contemporain de Victoria, le tableau est plus complexe mais je ne pense pas que ce soit particulièrement surprenant. Pour certaines caractéristiques, comme l’introduction de citations directes, l’anglais de Victoria n’est pas différent de l’anglais de Toronto ou celui de Perth en Australie d’ailleurs (par exemple : j’étais comme ‘Sans rire !’ [« I’m like ‘No way !’ »]). Mais certains aspects du parler local font de nous de vrais Canadiens, comme les extenseurs généraux (par exemple, « J’aime l’art et les trucs comme ça. [« I like art and stuff like that. »]) et aussi la façon dont la voyelle dans des mots comme « goose » est prononcée avec la langue plus en avant dans la bouche. Mais bien sûr, il existe aussi des éléments qui semblent mettre Victoria à part. Alors que la plupart des dialectes canadiens ont évolué relativement tôt pour prononcer des mots comme « tube » de la manière suivante : ‘toube’ [sans disphtongue], l’anglais de Victoria tend à garder l’ancienne prononciation ‘tioube’ [la prononciation britannique, avec diphtongue].

MI : Est-ce que l’anglais de Victoria a changé au fil des décennies ? Si oui, comment ? Est-ce qu’il s’est rapproché ou bien éloigné de ce qu’on considèrerait comme « l’anglais canadien standard », c’est-à-dire l’anglais du centre du Canada [aussi connu sous le nom de « anglais CBC », du nom de la société nationale canadienne de radio- et télédiffusion « Canadian Broadcasting Corporation ».]

AD : De manière très fondamentale, Victoria a toujours fait partie de la région du dialecte canadien général. La très grande proportion des colons et des immigrés a été constamment constituée d’autres Canadiens, c’est-à-dire des Loyalistes et de leurs descendants. Mais Victoria n’a pas été érigée en tant que siège de gouvernement ou de commerce ; elle a été érigée pour établir une colonie où les enfants d’immigrés anglais pourraient maintenir leur ‘héritage inaliénable’ en tant que sujets britanniques. En d’autres termes, il existe un bagage idéologique plutôt lourd dans les racines de la ville ! En ce qui concerne le rapprochement ou l’éloignement de la langue par rapport à l’anglais canadien général, c’est dur à dire. La cible est mouvante parce que les changements sont bien sûr en cours, et ils sont constants. Victoria participe de ces changements mais le problème réside dans les détails. Est-ce que cette ville participe de la même manière, avec les mêmes résultats finaux ? C’est là une chose que je vais devoir laisser en suspens pour l’instant.

MI : Si vous pouviez retourner en arrière et recueillir quelque chose de plus sur les données que vous avez déjà du passé, qu’est-ce que vous aimeriez récolter ?

AD : Ce serait super de savoir combien de temps les familles de ces personnes ont vécu à Victoria. Pour les enregistrements contemporains, nous savons que nous avons des Victoriens de la première à la sixième génération. C’est un aspect extrêmement instructif mais malheureusement, il est très difficile de retracer les données plus anciennes. La plupart des locuteurs étaient probablement de première génération mais il est possible que certains soient de deuxième et troisième générations. Quand leurs familles sont-elles arrivées, et d’où venaient-elles ?

MI : Est-ce que les sujets abordés durant les entrevues ont changé avec le temps ?

AD : Absolument, mais en fonction du support de travail. Dans la plupart des cas, on reçoit des récits oraux et les sujets sont typiquement spécifiques au support qu’est le récit oral, lorsque celui-ci a été collecté (que ce soit à propos de l’histoire de l’Université de Victoria ou à propos de la vie sur l’ile, etc.). La beauté de cette documentation réside néanmoins dans le fait qu’elle contient des histoires personnelles et bien sûr, la narration est la perle de l’entrevue sociolinguistique ; cela apporte un degré crucial de comparabilité. Si on engage les gens dans une conversation détendue et bon enfant, ça aide à aligner les données sur les autres. En même temps, nous savons que le sujet, le cadre, la personne qui fait passer les entretiens et les facteurs de ce type, ont tous une influence sur la performance du locuteur, si bien que cela affecte la comparabilité absolue. [L’environnement dans lequel l’entretien se tient et la chercheuse elle-même peuvent influencer, et d’ailleurs influencent, la façon de parler des gens. Par exemple, si vous parlez à votre meilleur ami qui vous enregistre chez vous, vous parlerez autrement que si vous parliez avec un journaliste de la CBC dans un studio.]

MI : À la lumière de l’utilisation actuelle des réseaux sociaux, de YouTube, des informations télévisées, etc, pensez-vous que des projets comme le vôtre seront plus simples ou plus compliqués dans une centaine d’années ?

AD : Grâce à Internet, il est indéniable que des sources potentielles sont en train de se multiplier mais tout cela se résume à ce que vous recherchez. Au bout du compte, les questionnements déterminent ce qui est utilisable et ce qui est valide empiriquement. Une bonne partie du contenu en ligne est accessible, en supposant que nous parlons de contenu qui est réellement publique et accessible pour l’exploration de données ; mais cela n’implique pas automatiquement que c’est adéquat et légitime au vu des objectifs de la recherche. Et franchement, sans informations détaillées sur les locuteurs, ces tonnes d’informations contenues dans ces supports se trouvent entravées. Donnez-moi une bonne vieille histoire orale n’importe quand !

MI : Si une personne du Victoria du début du XXème siècle s’asseyait dans un café aujourd’hui, qu’est-ce qui les frapperait le plus à propos de l’anglais à Victoria aujourd’hui ?

AD : Je crois que leur plus grande impression serait « qu’est-ce que c’est ? Pourquoi est-ce que ça fait un bruit épouvantable ? Ce n’est pas convenable ! » Bien sûr, je ne crois en rien de cela et je ne suis pas d’accord mais personne n’aime le fait que la langue change ; ce n’est jamais pour le meilleur. En plus de cela, les croyances et les impressions que l’on se fait de la langue sont inextricablement liées à celles que l’on se fait des gens. Avouons-le, même les femmes âgées les plus respectables portent des pantalons de nos jours, alors imaginez un instant la réaction face aux adolescents du XXIe siècle, ce groupe même qui est responsable de la ruine de la langue, de manière plus générale !

MI : Y a-t-il un enregistrement ou une entrevue que vous préférez? Une personne qui a été enregistrée et que vous appréciez beaucoup ? Si oui, pourquoi ?

AD : En fait, non, je n’en ai pas. Il existe des histoires et des échanges qui me captivent vraiment pour ainsi dire mais pas des individus en soi. Evidemment, certains enregistrements sont moins engageants que d’autres mais ça fait partie de la nature humaine. En général, je trouve que si vous prenez le temps d’écouter, et je veux dire par là que vous faites réellement attention à ce qui est en train d’être partagé, la plupart des gens ont des vies intéressantes et captivantes à un certain égard. Tout le monde a déjà fait l’expérience de la joie, de la tristesse, de la colère, de l’amour ; les histoires qui évoluent autour de ces expériences sont drôles, réconfortantes ou bien déchirantes. Tout le monde n’est pas un conteur accompli mais entre les lignes se trouve la vie. Pour la plupart, ce que je ressens, c’est de la chance ; la chance d’avoir l’occasion d’écouter des gens.

L’hôtel de ville de Victoria.

L’hôtel de ville de Victoria.

Un sincère merci au professeur D’Arcy d’avoir pris le temps de parler de sa fascinante recherche. Celle-ci ne semble peut-être pas importante pour le moment, mais il se peut que les entretiens qui ont lieu avec la famille, les amis ou les simples passants se terminent en outils importants pour les linguistes, les sociologues et bien d’autres chercheurs pour étudier la vie d’autrefois.

Le fait d’enregistrer les histoires qu’ont à raconter les membres de votre famille et de discuter du récit de leur vie, constituera une pièce importante ainsi qu’un souvenir de votre passé familial. Peut-être aussi qu’un jour cela pourra aider quelqu’un comme Alexandra D’Arcy à en apprendre plus sur l’histoire, la culture et la communauté dont votre famille fait partie.

 

A tantôt, eh,

 

Michael Iannozzi

 

Mille Mercis à Floriane Letourneux pour ton aide avec la traduction.