Les jeunes vont sauver la vielle langue micmac

Cette semaine nous examinons le micmac, une langue des Premières Nations parlée dans l’est du Canada.

Plus particulièrement, nous allons d’une part examiner les efforts de revitalisation entrepris pour revitaliser la langue et d’autre part parler d’une tendance très prometteuse et encourageante parmi les langues minoritaires et menacées à savoir des linguistes et des universitaires travaillant avec et au sein des communautés au lieu de décider à leur place ce qui est mieux pour elles.

À cette fin, j’ai parlé avec Carol-Rose Little, doctorante en linguistiques à l’Université Cornell et avec Madelaine Metallic, enseignante de micmac à l’école Alaqsite’w Gitpu, de Listuguj au Québec. Nous avons discuté des efforts en cours pour protéger, préserver et promouvoir la langue micmaque.

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[L’ancien système hiéroglyphique du micmac]

MI : Pour commencer, qu’est-ce que le micmac?

CRL : Le micmac fait partie des langues algonquines orientales et il est parlé dans l’est du Canada.

MI : Où parlait-on la langue à l’origine?

CRL : Dans l’est du Canada, sur la côte atlantique, à Terre Neuve, au Labrador et dans le Maine.

MI : Et aujourd’hui, où la parle-t-on ?

CRL : À l’est du Québec, à Cap Breton, au Nouveau Brunswick, à Terre Neuve et au Labrador.

MI : Combien y a-t-il de locuteurs?

CRL : Il est toujours difficile de se procurer des chiffres… Le site « Ethnologue » avance le nombre de 8 000 mais je dirais que c’est au grand maximum la moitié de ça. Il est difficile d’obtenir ce genre de résultats d’étude.

MI : Qu’est-ce qui rend la langue unique?

CRL : Le micmac est une langue polysynthétique. En gros ça veut dire que chaque mot se compose de plusieurs parties. À cause de cela, il est possible de dire « je te vois » en un seul mot : ‘nemul’. ‘nem’ signifie ‘voir’ et ‘ul’ indique que la première personne agit sur la deuxième personne.

MI : À quoi ça ressemble tant à l’écrit qu’à l’oral ?

CRL : Le micmac a plusieurs systèmes d’écriture différents ; il y avait même autrefois un système hiéroglyphique bien que ce système n’ait pas été en usage depuis de nombreuses années. Aujourd’hui les orthographes utilisées dans les communautés sont toutes basées sur les caractères latins [de nos jours toutes les communautés utilisent le même alphabet que pour l’anglais pour écrire le micmac].

MI : Est-ce qu’il existe d’autres langues de la même famille qui sont toujours parlées?

CRL : Beaucoup de langues encore parlées aujourd’hui sont de la même famille que le micmac : toutes les langues algonquines, par exemple, le malécite-passamaquoddy, l’ojibwé, le pied-noir, le cri.

MI : Je me tourne maintenant vers toutes les deux. Est-ce que vous avez grandi avec le micmac ou avez-vous appris la langue sur le tard ?

CRL : J’ai commencé à apprendre le micmac en cours en 2012 et je continue toujours de l’apprendre.

MM : J’ai grandi avec le micmac était l’une des langues que je parlais. Mes grands-parents me parlent en micmac depuis aussi longtemps que je me souvienne, et je le parle depuis ce temps-là.

MI : Et votre projet intitulé ‘migmaq.org’, comment s’est-il monté ?

CRL : « migmaq.org » a été conçu pour être un lieu où les membres participant au projet peuvent partager des nouvelles et s’informer des avancées du travail réalisé à la fois par la communauté et par les linguistes. Il sert aussi à ce que les personnes qui s’intéressent au micmac puissent y trouver des ressources et des références sur la langue et sur comment l’apprendre.

MI : Quels sont les objectifs du projet?

CRL : C’est un vrai effort collectif pour réunir les locuteurs micmacs, les enseignants et les linguistes afin de développer une compréhension approfondie de la grammaire de la langue, de créer des ressources pédagogiques et de faciliter l’apprentissage, la communication et la promotion du micmac.

MI : Dans un projet comme celui-ci, quel rôle les linguistes et la communauté, en particulier ses aînés, jouent-ils?

CRL : Mon rôle est d’aider de quelque manière que ce soit à créer des ressources pédagogiques pour la langue ! J’ai aidé à créer de la documentation pour des programmes de cours, à organiser des ateliers linguistiques ; j’ai contribué à des campagnes sur les réseaux sociaux et j’ai aussi aidé à enregistrer et à documenter la langue. Je fais aussi du travail de terrain pour étudier le micmac. Par exemple, j’ai écrit un article sur la négation qui va bientôt être publié. Cette recherche alimente d’ailleurs l’article Wikipédia sur la grammaire [Lien en anglais].

MI : Pouvez-vous mentionner quelques défis à relever dans un projet aussi vaste ?

CRL : Ne pas se surcharger de ressources ! Je crois qu’à un moment donné, on avait tellement de plateformes différentes pour apprendre le micmac (applications, réseaux sociaux, logiciels informatiques, sites web) qu’on a dû tout simplement s’arrêter et tout réévaluer puis, on a dû arrêter des programmes qui n’attiraient pas le public et à la place, on a dû travailler plus sur les applications, logiciels et sites qui attiraient, eux, les utilisateurs.

MI : Quels sont les avantages de la technologie moderne et d’Internet pour la revitalisation des langues des Premières Nations ?

CRL : L’accessibilité. Être capable de partager rapidement des ressources et aussi, avoir accès à des programmes libres qui sont très attrayants pour les budgets limités.

MI : Sur votre site je vois qu’il y a une vraie résolution à être actifs sur les réseaux sociaux. Pourquoi est-il important d’inciter la communauté à les utiliser ? Et comment cela affecte-t-il les interactions avec les communautés extérieures?

CRL : Les réseaux sociaux représentent un outil marketing très puissant. Par exemple, le mouvement #SpeakMikmaq lancé par Savvy Simon a recueilli énormément de soutien. Beaucoup de gens mettent sur Instagram des vidéos d’eux-mêmes en train de parler micmac, même s’il ne s’agit que d’un seul mot.

MM : Aussi, de nos jours, beaucoup de gens s’engagent activement sur les réseaux sociaux. Une manière de promouvoir la langue et de contacter ces gens consiste à partager la langue à travers ces réseaux. Les réseaux permettent aussi à différentes communautés micmaques de communiquer entre elles, ce qui permet en conséquence de partager des ressources, comme Carol-Rose l’a mentionné.

MI : Parlez-nous de votre programme de langue maître-apprenti ? Pourquoi pensez-vous que c’est un outil important ?

CRL : Le but du programme maître-apprenti est de grouper par pairs un locuteur, le « maître », et un apprenant, « l’apprenti ». Le locuteur vaque à ses occupations quotidiennes mais en parlant seulement la langue [en l’occurrence le micmac], forçant ainsi l’apprenti à utiliser la langue et à s’entrainer à la parler dans des situations quotidiennes. C’est un outil extrêmement important parce que non seulement les apprenants pratiquent la langue mais ils la pratiquent aussi dans des contextes culturellement et socialement pertinents, apprenant ainsi une terminologie et des expressions liées à ces activités.

MI : À votre avis, quelle est la chose la plus importante pour la survie du micmac à l’ avenir ?

CRL : Il faut amener les jeunes générations à apprendre la langue et à l’utiliser les uns avec les autres. Pouvoir avoir des amitiés et des relations entières dans la langue.

MM : Je suis d’accord avec ce que Carol-Rose dit mais je pense aussi qu’il est très important pour les Micmacs de commencer à prendre des initiatives pour apprendre eux-mêmes la langue et d’avoir la motivation de l’apprendre tout seuls, afin que notre langue survive. Pour le moment nous avons plus de ressources qu’il n’en faut, des locuteurs qui parlent couramment et qui souhaitent aider, bien que, malheureusement, plus pour très longtemps. Mais maintenant c’est le moment où nous avons besoin de gens volontaires pour utiliser activement ces ressources.

MI : Si quelqu’un veut apprendre le micmac, quelle est selon vous la meilleure approche ? Et comment cette personne devrait-elle commencer ?

CRL : La meilleure approche consiste à apprendre quelques expressions de base et quelques conjugaisons verbales et ensuite de simplement sortir et de commencer à parler. Écouter de la musique en micmac et apprendre les paroles peut aussi aider avec la prononciation (voici ma chanson préférée). Cependant, je suis linguiste et je suis sure que les enseignants auraient beaucoup d’idées à ajouter.

MM : Je suis d’accord avec Carol-Rose. Pour bien débuter, il faudrait apprendre quelques mots et expressions simples et s’entrainer à les utiliser. Essayez d’utiliser les nouveaux mots que vous venez d’apprendre autant que possible. Afin d’apprendre la langue, on doit essayer de s’immerger dans la langue. On m’a aussi dit qu’il est important de commencer à penser dans la langue autant qu’on le peut, même si on possède peu de vocabulaire. Si vous voyez une porte, ne l’identifiez pas comme une ‘porte’ mais comme ‘gagan’. Les locuteurs, surtout les nouveaux locuteurs, doivent aussi garder en tête qu’ils sont toujours en train d’apprendre et qu’ils ne devraient pas avoir peur de faire des erreurs ou d’essayer même s’ils ne sont pas certains de bien savoir. Les locuteurs devraient se rendre compte qu’ils font des efforts pour apprendre et qu’ils devraient être fiers de cela ; ils ne devraient jamais être embarrassés ou timides parce qu’ils continuent à apprendre.

MI : Que préférez-vous dans votre implication dans ce projet?

CRL : J’adore travailler avec les locuteurs. Le micmac est une langue tellement différente de celles que j’avais étudiées avant. Il y a tellement de choses à découvrir et à apprendre sur la structure entière de la langue. C’est aussi une langue tellement fun à parler. J’étais tellement heureuse la première fois où j’avais réussi à avoir une conversation en micmac pendant 30 minutes. C’est le fun de pouvoir parler avec des locuteurs de micmac dans leur langue maternelle et d’en apprendre toujours plus sur leur culture qui est si riche.

MM : J’adore pouvoir apprendre toujours plus de choses sur ma langue et pouvoir en discuter avec d’autres locuteurs. J’adore écouter ce que les autres en ont à dire et j’adore aussi travailler à trouver différentes solutions à tester pour un problème donné, et réussir à amener d’autres gens à commencer à parler leur langue.

sitelogo

[Logo for the amazing resource of http://www.migmaq.org

Un sincère merci à Carol-Rose et Madelaine d’avoir pris part à cet entretien.

Ce projet est l’exemple d’un nombre croissant de cas où les communautés travaillent de pair avec des universitaires afin de préserver et de promouvoir leur langue. Le micmac est un très bon exemple de travail entrepris par des gens d’horizons divers, de tous âges, pour créer des ressources numériques, une recherche menée sur le terrain, un apprentissage linguistique en immersion, et somme toute pour créer des ressources pédagogiques. Un large groupe de personnes travaille ensemble très fort et ils coordonnent un nombre encore plus grand de personnes, tout comme ils coordonnent leur temps ; leurs résultats sont impressionnants.

Le travail réalisé sur le micmac, je l’espère, sera utilisé comme exemple pour montrer comment les communautés et les experts externes dans des domaines variés peuvent partager ensemble, apprendre des uns des autres et les uns avec les autres. Les universitaires devraient toujours demander, coordonner et travailler avec une communauté. La combinaison de leurs efforts, de leurs compétences variées et de leurs connaissances ont pour résultat un futur très prometteur à la fois pour le micmac en particulier et pour la revitalisation des langues partout au Canada !

A tantôt !

Michael

Un énorme merci à Floriane Letourneux pour son aide avec la traduction.

 

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