La documentation linguistique cartographiée

Cette semaine j’ai parlé avec la professeure Marie-Odile Junker de l’Université Carleton. Originaire de France, elle s’est éprise des langues autochtones de notre pays après son arrivée au Canada. C’est maintenant une experte dans plusieurs domaines et elle excelle à créer des ponts entre les disciplines, à connecter les gens et à mettre sur pieds des projets. Voilà toutes les choses essentielles à la documentation et à la revitalisation linguistiques. Elle a aussi incorporé l’informatique et les supports numériques dans son travail sur les langues algonquiennes sans jamais oublier les personnes qui se trouvent derrière les données.

J’ai parlé avec elle de sa vision de l’informatique en tant qu’outil utile pour aider les langues à survivre, et aussi de son travail sur l’Atlas linguistique algonquien, qui incorpore beaucoup de langues, de peuples et de technologies. Vous devriez vraiment aller jouer sur ce site (après avoir d’abord lu cet article bien évidemment !).

[voilà à quoi ressemble l’incroyable Atlas linguistique algonquien ; cliquez pour agrandir l’image]

[voilà à quoi ressemble l’incroyable Atlas linguistique algonquien ; cliquez pour agrandir l’image]

Michael Iannozzi : Qu’est-ce qui vous a amenée à vous engager dans la documentation linguistique ?

Marie-Odile Junker : J’ai constaté le manque de ressources pour l’enseignement des langues autochtones canadiennes , j’ai trouvé ces langues très belles et merveilleusement différentes de ce que je connaissais, j’en suis en quelque sorte tombée amoureuse.

MI : Comment vous êtes-vous impliquée en particulier dans la documentation des langues algonquiennes.

MO.J : En tant qu’immigrante venue de France et curieuse d’apprendre les langues de ce pays, je me suis rendu compte qu’on pouvait apprendre à peu près toutes les langues issues de l’immigration, mais pas les langues autochtones. À Ottawa, la langue originelle aurait été une langue algonquienne.

MI : Quelles sont les langues qui forment la famille algonquienne ? Où est-ce qu’on les parle ?

MO.J : C’est l’une des plus grandes familles d’Amérique du Nord, du point de vue du territoire couvert, si ce n’est par son nombre de locuteurs. Les dialectes cri-innu et les dialectes ojibwé forment les langues algonquiennes centrales tandis que les langues comme le micmac et le malécite constituent les langues algonquiennes orientales.

MI : Quel est l’état de santé général des langues algonquiennes?

MO.J : Cela dépend de la communauté et de sa situation géographique: certains ont perdu leur langue, d’autres continuent de la transmettre à leurs enfants, mais la plupart de ces langues sont en danger.

MI : Votre recherche se concentre beaucoup sur l’utilisation des moyens technologiques modernes pour des objectifs de documentation et de revitalisation linguistiques. Selon vous, quel rôle la technologie a-t-elle à jouer dans la survie de ces langues ?

MO.J : L’informatique et l’internet jouent un rôle dans le développement d’une intelligence collective d’une manière sans précédent par le passé. Si certaines langues ne sont pas représentées ou utilisées à l’ère numérique, si elles n’infusent pas les technologies de communication disponibles et, si ceux qui les parlent doivent les abandonner afin de communiquer entre eux, ces langues ne feront alors pas partie du développement de cette intelligence collective ; et ça, c’est une perte pour l’humanité dans son ensemble. [NDR : « intelligence collective » : la professeure Junker fait là référence à l’idée que les informations sont disponibles à la société dans l’ensemble. Ce qui était autrefois un savoir spécialisé, ou bien disponible seulement à un certain groupe est dorénavant disponible à la société collectivement grâce aux technologies modernes].

MI : Pensez-vous que l’ère informatique a aidé ou bien a nui au futur des langues autochtones?

MO.J : Probablement les deux, mais seul le temps le dira. C’est comme de demander si un scooter des neiges a aidé ou a nui à la chasse ou bien si les téléphones cellulaires ont aidé ou ont nui à la communication entre les êtres humains…

MI : Quelles sont les ressources que vous avez utilisées pour décider comment commencer votre documentation linguistique ? Y a-t-il eu des précédents de réussites avec d’autres langues qui vous ont dirigé vers une démarche ?

MO.J : Je n’avais pas de modèles dans mon domaine. J’ai utilisé une approche appelée « Recherche-Action Participative » qui a été inventée dans des domaines comme le Développement International. Puis, je me suis demandée comment l’appliquer en linguistique. Avec la RAP, on se concentre sur la procédure de recherche ; je me suis alors posé la question : en tant que linguiste, comment est-ce que je fais de mon intervention dans une communauté quelque chose qui bénéficierait à des locuteurs et qui leur donnerait les moyens pour ce qu’ils souhaitent pour leur langue ? Est-ce qu’ils se sentent estimés ? Est-ce qu’ils apprécient leur langue après avoir travaillé avec moi ? [NDR : Bien que le terme ‘Action-Recherche Participative’ semble complexe, la réponse qui suit est une très bonne illustration de son fonctionnement dans la pratique.]

MI : Tournons-nous maintenant vers l’énorme projet que représente l’Atlas linguistique algonquien : comment avez-vous décidé de mettre en place ce projet ?

MO.J : C’est venu petit à petit comme un projet secondaire qui s’est développé à partir de l’intérêt des locuteurs. C’est comme ça que marche la Recherche-Action Participative. En 2002, j’ai créé un CD de conversation qui contient 21 sujets de conversation pour le cri de l’Est; c’était aussi un projet secondaire pour susciter plus complètement l’intérêt des jeunes locuteurs de cri que j’avais engagés lors d’un projet d’été pour travailler sur une base de données des conjugaisons des verbes en cri. Je m’inquiétais du fait qu’ils ne verraient pas la fin de ce projet de documentation sur les verbes : ça a pris 15 ans de plus pour le terminer ! Ce CD s’est propagé tel un virus et peu après, d’autres groupes m’ont demandé la permission de l’adapter à leur propre dialecte.

Le moment décisif a eu lieu après avoir donné une conférence et participé à un atelier lors d’une conférence de langue autochtone à Prince Albert en 2004… Deux femmes cries me ramenaient en voiture. Elles avaient participé à mon atelier sur les enregistrements sonores et la documentation lors duquel nous enregistrions des mots et des expressions communes de leurs très nombreux dialectes. Elles m’ont alors demandé de leur donner une copie de la carte de la famille linguistique du cri-innu, carte que je leur avais montrée. Elles n’avaient jamais compris qu’elles faisaient partie d’une famille de langues qui s’étendait à travers le pays jusqu’à l’océan atlantique ! L’idée suivante m’a alors traversé l’esprit : sons + carte ? Et pourquoi pas ne pas les mettre ensemble ? J’aimerais d’ailleurs rendre hommage à ces deux femmes pour ce moment magique.

On a ensuite fabriqué un prototype, puis est venu le financement, et les cartes Google ont été disponibles la même année, en 2005. Il s’agissait d’abord seulement du cri-innu mais 3 ou 4 ans plus tard, nous avons reçu des demandes pour d’autres langues et dialectes. On a développé notre travail pour les inclure et ainsi de suite.

MI : Quels étaient les obstacles et les défis quant à la mise en commun d’un projet aussi vaste et à l’implication d’autant de personnes ?

MO.J : Quelques défis techniques: devoir reprogrammer dans la durabilité les logiciels (qui fonctionnent sur des serveurs bas de gamme), devoir s’adapter aux préférences techniques et à l’expertise des contributeurs. Nous avons fait l’expérience de beaucoup de bonne volonté. Certaines personnes ou certains groupes continuent de me contacter pour nous rejoindre. En général, ça ne prend qu’une personne volontaire pour travailler avec nous. Ils veulent être représentés ici. C’est ouvert à tous et le travail est collaboratif si bien que les contributeurs peuvent faire ce qu’ils souhaitent avec leur matériel après.

MI : Qu’est-ce que les communautés impliquées ont ressenti face à vos efforts et, qu’est-ce qu’ils ressentent maintenant qu’ils peuvent voir le produit fini ?

MO.J : En général ils adorent. Ils ressentent de la fierté à être représentés et ils apprécient pourvoir écouter leurs cousins et leurs voisins. Plus récemment la production de versions mobiles (les applications) est extrêmement populaire. L’application de conversation de cri de l’Est a été téléchargée plus de 1 120 fois, rien que sur iOS.

MI : Comment une communauté linguistique peut-elle promouvoir, documenter ou revitaliser sa langue grâce aux nouvelles technologies?

MO.J : Je crois que la réponse dépend de la situation. C’est comme de demander comment promouvoir le logement avec des outils électriques. Je pense qu’il est très important de penser aux nouvelles technologies comme un outil, pas comme une fin en soi ; et de penser aux locuteurs comme des usagers (ou non) ; sinon, on se retrouvera avec des machines qui parlent ou écrivent des langues mortes. [L’analogie avec les outils électriques peut sembler curieuse au premier abord mais c’est une excellente manière d’illustrer le problème–clé de la documentation. Vous pouvez très bien avoir les meilleurs outils, les technologies les plus récentes et les plus avancées, mais ce ne sont pas les technologies qui sauvent une langue. Ce sont les gens qui utilisent les outils.]

MI : Dans le passé le rôle d’un linguiste documentaliste consistait à aller sur le terrain et à enregistrer ou à transcrire des discours. Comment est-ce qu’Internet et les appareils modernes ont-ils modifié cela ?

MO.J : Avec Internet, nous voyons maintenant la possibilité de se procurer des données en masse (ce que nous ne faisons pas dans l’atlas linguistique). Il se peut bientôt que le problème soit paradoxalement d’avoir trop de données disponibles qui ne sont ni structurées ni éditées.

Le changement pour moi a été à la fois en termes de technologie et en termes d’approche. Quelqu’un peut toujours très bien aller sur le terrain mais utiliser la vidéo au lieu de crayons pour enregistrer les discours et ensuite archiver ces vidéos dans les bibliothèques et les dépôts, avec les locuteurs mis à l’écart de l’équation. L’utilisation d’un cadre basé sur la Recherche-Action Participative en combinaison avec les technologies, c’est ça qui a créé l’atlas.

MI : Quel est justement le rôle d’un linguiste documentaliste de nos jours?

MO.J : En considérant la crise à laquelle nous faisons face, avec des langues qui disparaissent aussi vite que la biodiversité, leur rôle se trouve dans leur titre même: « documenter » ; mais il s’agit aussi d’aider à préserver pour les générations futures, si ce n’est pour les héritiers actuels. J’ajouterais aussi qu’il s’agit d’ « insuffler la vie » à ces langues en travaillant avec des locuteurs qui souhaitent qu’elles survivent. Tout le monde ne souhaite pas cela ; on peut voir des alternances de modèles générationnels. Par exemple, il existe des cas de réclamation linguistique comme pour le same (le lapon) en Scandinavie, avec des grands-parents bilingues, des parents qui ne parlaient pas la langue du tout ou qui en sont devenus des locuteurs seconde-langue, et maintenant des petits-enfants bilingues première langue.

MI : Que pensez-vous que sera le rôle d’un linguiste documentaliste à l’avenir ?

MO.J : Je ne suis pas sure, mais je soupçonne qu’ils seront très occupés à moins qu’il ne reste plus rien à documenter.

MI : Qu’est ce que vous préférez dans votre travail?

MO.J : Mettre les gens en contact, entrer en contact avec eux, faciliter le partage des ressources, faire de l’analyse linguistique, m’émerveiller devant la diversité linguistique, entendre les gens parler dans leurs langues si différentes et si belles…

MI : Quelle a été la chose la plus importante que vous ayez apprise grâce à votre travail sur les langues et les communautés autochtones?

MO.J : Rien ne se passe jamais comme prévu mais quelque chose d’intéressant finit toujours pas arriver.

MI : Qu’est-ce que vous aimeriez faire ensuite, ou plutôt, où est-ce que vous aimeriez voir le projet de l’atlas se diriger ensuite ?

MO.J : Nous avons reçu des financements pour 5 ans pour développer une infrastructure numérique pour les langues algonquiennes, en particulier pour des dictionnaires. Je vois bien l’atlas devenir un portail pour les ressources de ces langues, toujours avec l’intention initiale de permettre aux groupes de ne pas avoir à réinventer le monde, mais de partager des ressources pédagogiques ou tout ce qui est nécessaire pour garder leur langue en vie et maintenir celle-ci en vie avec les moyens de communication modernes.

 [Les langues de l’Atlas. Même celles parlées par seulement quelques personnes, comme le mitchif, font partie de cet atlas.]

[Les langues de l’Atlas. Même celles parlées par seulement quelques personnes, comme le mitchif, font partie de cet atlas.]

Un énorme merci à la professeure Junker de m’avoir parlé de son immense travail.

Récolter des données sur les langues représente une quantité énorme de travail. Même si les nouvelles technologies peuvent aider à répandre les informations rapidement et sur d’immenses distances, vous vous retrouvez dans la situation de l’arbre qui tombe au milieu de la forêt sans bruit, si vous n’avez personne pour les utiliser. Grace à des données définissables par les usagers et à des logiciels de plus en plus faciles d’utilisation, le partage d’informations avec des gens à travers le monde est plus simple que jamais.

Le but et le succès de la récolte de données et de la préservation d’une langue sont tels que, même si la communauté n’a pas besoin de ces ressources aujourd’hui, nous tous, en tant que société, laissions aux futures générations les outils pour raviver leurs langues.

Allez jeter un coup d’œil à l’Atlas linguistique algonquien de la Professeure Junker et vous vous sentirez peut-être inspirés pour commencer votre propre projet !

 

A tantôt,

Michael Iannozzi

Merci bien à Floriane Letourneux pour son aide.

 

 

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