Parler avec les mains

Cette semaine, la discussion porte sur un sujet sur lequel j’ai toujours voulu en apprendre plus. Le professeur Erin Wilkinson de l’Université du Manitoba m’y a aidé. Elle est linguiste et elle étudie les langues des signes ; elle a d’ailleurs grandi en en parlant une. Ce sujet est d’un tel intérêt pour moi parce que ces langues ne sont vraiment pas assez étudiées et représentées dans le monde de la recherche bien qu’elles répondent à un besoin fondamental pour les humains : quelles que soient les barrières, les humains trouveront toujours un moyen de communiquer. Le professeur Wilkinson a joué le rôle de « briseuse de mythes » en résidence au Musée des Langues Canadiennes étant donné qu’elle a clairement communiqué toutes les idées fausses auxquelles bon nombre d’entre nous (moi inclus, je suis bien embarrassé de l’admettre), pouvons nous soumettre.

Professor Erin Wilkinson (Photo: Clara Haimes Kusumoto)

Professeure Erin Wilkinson (Photo: Clara Haimes Kusumoto)

Michael Iannozzi : Qu’est-ce qui vous a amené à étudier la linguistique ?

Erin Wilkinson : C’est la deuxième question la plus fréquente après « est-ce que la langue des signes est universelle ? » À laquelle la réponse est ‘non, les langues signées ne sont pas universelles’. Je réponds souvent : ‘Est-ce que les langues parlées sont universelles ?’ Imaginez la réaction des gens.

Ma fascination pour les langues a commencé quand j’étais jeune. Je suis née dans une famille qui entend bien mais qui ne savait pas parler en langue des signes ; nous avons tous été exposés au monde des sourds et des malentendants lorsque nous avons choisi d’apprendre la langue des signes américaine (LSA). Les livres m’ont familiarisé à l’anglais. Je demandais constamment à mes parents comment et pourquoi l’anglais fonctionnait selon des règles spécifiques. C’était là un signe sur que j’étais une linguiste de bonne foi vu que je posais toutes ces questions sur les règles de l’anglais en comparaison avec la LSA.

MI : Il me semble que pour beaucoup de gens, la langue des signes est considérée comme de l’anglais. Je crois qu’il y a une perception selon laquelle ce serait juste de l’anglais sous une forme signée. Comment est-ce différent de l’anglais ?

EW : Oui, il existe deux suppositions au sujet des langues des signes. La première est que ces langues en général ne sont pas de facto des langues [c’est-à-dire pas de vraies langues]. Beaucoup de documents discréditent cette idée ; cependant, elle prédomine parmi les profanes et les spécialistes.

La deuxième supposition est que la langue des signes est une représentation visuelle de leur langue parlée environnante. Il serait pourtant plus adéquat de dire qu’il s’agit d’une représentation visuelle de leur langue écrite environnante parce que les sourds et les malentendants n’ont pas accès aux langues parlées. [Les gens pensent souvent que la langue des signes américaine, c’est juste de l’anglais avec les mains au lieu de la bouche ou d’un crayon].

Maintenant, si on compare les langues signées avec les langues parlées, on doit faire attention lorsqu’on prend ce chemin. Beaucoup d’aspects dans les langues signées se retrouvent dans les langues parlées (et vice versa) ; néanmoins, des propriétés spécifiques à la modalité de communication apparaissent et elles peuvent seulement se produire dans les langues des signes (visuel-gestuel) ou dans les langues parlées (oral-auditif) [Même s’il existe de nombreuses similarités entre une langue des signes et une langue parlée, certains phénomènes se produisent seulement dans les langues visuelles tandis que d’autres se produisent seulement dans les langues parlées]. Il est important de comprendre que la recherche sur les langues des signes est bien plus rare et ‘relativement’ jeune en comparaison avec la longue histoire de la linguistique des langues parlées. En deuxième lieu, nous devons considérer la question suivante : qu’est-ce qui constitue les communautés des langues des signes ? Les sourds et les malentendants sont uniques en termes de minorités culturelles et linguistiques. Il n’y a aucune preuve de l’existence d’une communauté de langue des signes qui pourrait être catégorisée comme majorité linguistique, encore moins d’une langue des signes qui serait la majorité linguistique dans une communauté qui aurait des membres capables de parler [Les usagers de la langue des signes formeraient la majorité d’une communauté donnée]. Bien sûr, les sourds et les malentendants ne peuvent pas entendre l’anglais mais ils suivent une scolarité, ont un emploi, font des achats, envoient des textos et vont sur Internet. Il est évident qu’ils utilisent la langue écrite pour fonctionner dans de nombreuses situations quotidiennes et il n’est pas surprenant de voir des caractéristiques rencontrées dans les situations de contacts linguistiques (alternance de code linguistique, mélange de langues). Les sourds et malentendants sont donc bilingues par défaut.

MI : Il me semble aussi que beaucoup de gens partent du principe qu’il existe une seule langue des signes pour tous les pays anglophones. Comment est-ce que les langues des signes diffèrent dans le monde anglophone, et pourquoi ?

EW : Oui, il est vrai que c’est l’une des idées fausses les plus courantes. Les études indiquent que ce n’est pas vrai. Un exemple classique est la comparaison entre la langue des signes au Royaume Uni et celle aux Etats-Unis. Ces deux pays sont anglophones mais ils ne possèdent pas de langues des signes identiques, l’une nommée « accent britannique », l’autre « accent américain ». Au lieu de ça, les langues sont très différentes. L’intelligibilité réciproque entre les usagers britanniques et américains est basse (pareille à des anglophones essayant de comprendre le russe). De plus, la langue des signes irlandaise est aussi différente de la langue britannique et de la langue américaine.

MI : Qu’est-ce que l’étude des langues des signes révèle sur les langues de manière générale ?

EW : Les étudier nous aide, nous les linguistes et les chercheurs en sciences cognitives, à en savoir plus sur le fonctionnement du cerveau. La plupart des études tournent autour de l’examen des répercussions de la modalité de communication [La manière de transmettre du sens, que ce soit à l’écrit, à l’oral ou avec des signes] sur la structure de la langue, mais d’autres études examinent la typologie de la langue, son évolution, et bien plus ; tout cela nous aide à comprendre ce qui définit la langue. Nous cherchons ce qui définit la langue en comprenant mieux les propriétés qui dépendent, ou non, de la modalité.

Pour diverses raisons, les études en langue des signes sont généralement plus éprouvantes à mener en comparaison avec les études des langues principales (l’anglais, l’espagnol etc.). D’abord, il existe peu de linguistes en langues des signes dans le monde. Deuxièmement, recruter des usagers des langues signées pour la recherche n’est pas simple ; ils sont en plus considérés comme une population hautement vulnérable. Troisièmement, coder les données des langues prend énormément de temps : il est difficile de transférer du matériel visuel en codes recherchables parce que cela implique beaucoup d’argent et bien sûr du temps. Il y a tellement de choses à propos de ces langues qu’on ne sait pas assez ; en particulier la diversité typologique : comment découvrir plus de variations linguistiques.

MI : Y a-t-il des « accents » dans les langues des signes ? Et à quoi ressemblent-ils ?

EW : Les accents sont transmis de différentes manières, comme pour les langues parlées, à travers le choix des mots (variations lexicales régionales) ou bien à travers les variations phonologiques ; par exemple certaines personnes ont plus de chances de bouger leurs mains plus bas alors que d’autres garderaient leurs mains plus haut dans l’espace de signes. N’oubliez pas une chose : tout le monde a un accent. De plus, il existe un « accent d’entendant » : les usagers non-sourds de langues des signes ont leur propre accent qu’on ne rencontre pas chez les usagers sourds parce que les non-sourds ont appris la langue comme une langue seconde. La maitrise linguistique reflète aussi différents types d’ « accents » : les sourds qui ont acquis la langue des signes tard dans leur vie ne produisent pas la langue des signes de la même manière que les sourds qui l’ont apprise à la naissance.

MI : En ternes de nombre de locuteurs, comment se portent les langues des signes au Canada ?

EW : Pour la langue des Maritimes, il y a toujours au Canada quelques descendants d’usagers de la langue des signes des Maritimes mais ils ne sont pas les principaux usagers de la langue.

La langue des signes des Inuits est fragile : il existe quelques usagers dans le Nord.

La langue des signes québécoise est en bonne santé. Cependant, elle est bien plus petite en comparaison avec le nombre de locuteurs de la LSA, au Canada et aux Etats-Unis.

Cette dernière est en bonne santé. Elle est considérée comme l’une des variétés les plus importantes dans le monde étant donné la grande population d’usagers, à la fois chez les sourds et les entendants. Aux États-Unis, la LSA est la quatrième langue la plus enseignée dans les universités.

MI : Quelles caractéristiques définissent la langue des signes canadienne?

EW : Je vais vous donner quelques idées sur ce qu’est la variété canadienne de la langue des signes; cependant, ce domaine est extrêmement pauvre en termes de recherches. Je parlerai seulement des variations lexicales [Choisir « souper » au lieu de « diner » par exemple]. Voici deux variations lexicales qui distinguent clairement les Canadiens des Américains : gouvernement, beaucoup [« plenty »] [Les Canadiens ont une façon différente de signer ces mots].

Il existe aussi des variétés lexicales à l’intérieur même du Canada qui pourraient identifier la région d’origine d’un usager, par exemple, les mots « comité » (à Vancouver [committee]) et « discuter » (en Ontario [« to talk about something »]).

MI : Comment les nouveaux mots se forment-ils? Si un nouveau concept se présente, est-ce que le mot est « traduit » de l’anglais ou est-ce qu’une direction complètement différente est prise ? Par exemple, pour un tweet ?

EW : Emprunter est normal dans les langues. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre qu’il existe dans la LSA des emprunts à l’anglais parlé. Les usagers ont différentes stratégies lorsqu’ils rencontrent un nouveau concept. Certains mots peuvent être épelés avec les doigts ou bien signés. Un signe peut se développer soit dans le sens de « création » d’un mot complétement nouveau, soit comme une version modifiée d’un mot déjà existant [Les usagers peuvent créer un signe complètement nouveau ou alors modifier un signe déjà existant de même qu’un nouveau sens a été attribué au mot « tweet ». Le sens originel est « gazouillis d’un jeune oiseau »]. Par exemple, pour le mot « tweet », j’ai vu des usagers de la LSA modifier le signe pour « oiseau » en le déplaçant de la bouche vers la zone du torse avec un mouvement spécifique.

MI : Est-ce qu’il y a des mots, des expressions ou des concepts qui sont uniques à la langue des signes et que vous aimez en particulier?

EW : Je n’ai rien de particulier qui me vient à l’esprit mais je suis souvent stupéfaite de voir comment les sourds semblent choisir un signe au hasard, sans se consulter les uns les autres, pour représenter un événement, une personne ou un référent (là où ceux-ci n’ont pas de signe propre à eux). Le signe qu’ils choisissent transmet clairement la caractéristique la plus saillante de l’événement ou de la personne. Par exemple, si nous parlions d’une personne que nous aurions vue à une réception à l’université mais dont nous ne connaîtrions pas le nom, je choisirais une caractéristique spécifique qui identifierait la personne parmi 50 autres. J’en tombe à la renverse de voir leur rapidité pour faire ça et pour choisir un signe pour représenter un référent particulier. Par exemple, un ami et moi, nous sommes allés voir une pièce de théâtre et la pièce était inoubliable, pour diverses raisons. À un autre moment et un autre lieu, mon ami a choisi les signes « dents-briller » pour dire « dents brillantes » et ainsi se référer à cette pièce. Je savais à quoi il faisait allusion : la pièce où on avait vu une boule à facettes renvoyer la lumière partout. À cause de ça, les dents d’un acteur étincelaient pendant le spectacle.

MI : Pour terminer, est-ce qu’il a une fausse représentation des langues des signes que vous aimeriez clarifier ?

EW : Est-il facile d’apprendre une langue des signes ? Je trouve que c’est une question très courante et pourtant très curieuse parce qu’elle reflète le parti pris des gens. Ma réponse consiste souvent à leur poser une question : ‘est-ce que vous trouvez qu’il est facile d’apprendre une nouvelle langue ?’ J’ai aussi des comptes rendus officieux de la famille, d’amis, d’étudiants et d’autres, qui trouvent qu’apprendre une nouvelle langue des signes est bien plus difficile qu’il n’y paraît. Les apprenants langue seconde représentent l’un des points sensibles en la linguistique des langues signées car ils doivent aussi apprendre une nouvelle modalité : passer d’une langue parlée à une langue signée ; ce qui n’est pas tout à fait la même chose que des apprenants qui apprennent une nouvelle langue dans la même modalité (une deuxième langue parlée). Deuxièmement, non seulement les locuteurs parlent mais ils exploitent aussi leur corps pour exprimer des concepts. Les locuteurs, d’une certaine manière, ne sont pas si différents des usagers de langue des signes parce que les deux utilisent leur visage, leurs mains et leur corps, définis comme des composants gestuels. Ce qui rend la tâche plus difficile pour les linguistes, c’est que les usagers des signes combinent des composants à la fois linguistiques et gestuels dans un même moyen. Le rôle de la gestuelle dans la langue est significatif et il mérite un blog à lui seul !

 

alphabet manuel de la langue des signes britannique

Alphabet manuel de la langue des signes britannique

Alphabet manuel de la langue des signes américaine

Alphabet manuel de la langue des signes américaine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mes profonds et sincères remerciements au professeur Erin Wilkinson pour nous avoir fourni des réponses aussi fascinantes et instructives ! Les langues des signes sont, comme elle l’a dit, largement sous-étudiées ; il existe tellement de suppositions et d’idées reçues venant du monde parlant qui sont d’énormes simplifications de la réalité, ou dans de nombreux cas, simplement fausses.

En apprendre davantage sur les langues des signes peut nous révéler beaucoup de choses sur les langues en général. De plusieurs manières, elles sont très différentes des langues parlées parce qu’elles ne sont justement pas parlées et, à d’autres égards, elles peuvent nous informer sur le fonctionnement de toutes les langues. Les langues signées sont uniques parce qu’il n’arrive pas souvent que ce soit les parents qui apprennent la langue en premier à leurs enfants : dans de nombreux cas, les parents ne savent pas signer. À la place, l’enfant apprend à partir de ses pairs et de ses instructeurs et non à la maison.

Même si vous ne voulez jamais apprendre une langue des signes, je remercie quand même le professeur Wilkinson pour avoir brisé tout un tas de mythes ! J’espère que toutes ces informations aideront à éclairer cette langue incroyable faite à la fois pour les entendants, les sourds et les malentendants.

 

A tantôt,

 

Michael Iannozzi

Merci bien Floriane Letourneux pour ton aide avec la traduction.

 

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