Le beau mélange d’anglais et de français

Le billet de cette semaine porte sur une variété de français, à vrai dire une variété à l’intérieur d’une variété de français, qui représente très bien nos deux langues nationales. Le chiac est un fascinant mélange de français et d’anglais et bien qu’il n’ait pas fait l’objet d’études pendant de nombreuses années, il est récemment devenu le sujet de recherches linguistiques.

Emilie LeBlanc fait partie de ceux qui se proposent d’étudier le chiac dont elle est elle-même une locutrice native. Elle a eu la gentillesse de m’expliquer ce qu’est le chiac et pourquoi l’étudier est plus qu’une simple recherche : il s’agit de changer la perception qu’en a le public.

 

Emilie LeBlanc d'Université York

Emilie LeBlanc d’Université York

Michael Iannozzi : Pour commencer, qu’est-ce que le chiac?

Emilie LeBlanc : Le chiac est une variété de français acadien. Pour ceux qui ne le savent pas, le français acadien est un dialecte français parlé au Canada atlantique, distinct du français québécois et de ses ramifications, tel que le français ontarien. La différence est principalement due au fait que les Acadiens ont été isolés des autres locuteurs au cours de plusieurs siècles : l’acadien a gardé nombre de caractéristiques plus anciennes et perdues dans d’autres dialectes français. Le chiac est une variété d’acadien parlé depuis plusieurs décennies dans la région de Moncton au Nouveau-Brunswick. Il se caractérise par l’utilisation de formes dialectales acadiennes traditionnelles combinées à une alternance de code linguistique (alternance entre le français et l’anglais) ainsi qu’à des emprunts à l’anglais.

MI : Où parle-ton le chiac ?

EL : On le parle dans la région de Moncton. Cependant, il est important de noter que tous les francophones de Moncton ne parlent pas le chiac. Moncton a une population francophone variée, incluant des gens venant à l’origine du nord-est et de toute la Francophonie et ce, en partie parce que c’est là que se trouve l’Université de Moncton. Il est aussi important de noter que le chiac n’est pas si différent des variétés de français acadien parlées dans d’autres régions du Canada atlantique où il y a eu des contacts depuis longtemps avec l’anglais.

MI : Qu’est ce qui a fait qu’il s’est développé à part du français et de l’anglais ?

EL : La région de Moncton s’est composée d’environ 40% de francophones et 60% d’anglophones pendant plusieurs décennies si bien que presque tout le monde est bilingue. L’alternance de code linguistique et les emprunts sont courants dans des situations de contacts linguistiques intenses à travers le monde ; le développement du chiac n’est donc pas si surprenant. À propos, de nombreux linguistes de nos jours considèrent le chiac comme une variété de français influencé par l’anglais, non pas comme une langue à part.

MI : Combien y a –t-il de locuteurs?

EL : C’est une question très difficile à répondre parce que les données statistiques du recensement demandent si on parle anglais et/ou français, non pas quel dialecte on parle. On sait qu’il y a approximativement 54 000 locuteurs de français à Moncton ; cependant tous ces locuteurs ne sont pas acadiens et tous ne parlent pas le chiac.

MI : Qu’est-ce qui le rend unique?

EL : Le français acadien en soi est très intéressant parce qu’il conserve de vieilles formes que l’on ne trouve plus dans beaucoup d’autres variétés. Par exemple, en Nouvelle-Ecosse, on peut entendre de jeunes gens utiliser de vieilles formes de conjugaisons au passé dont de nombreux spécialistes ont certifié qu’elles n’existent plus en français parlé depuis plusieurs siècles. Dans toutes les régions acadiennes vous pouvez entendre une vieille morphologie verbale du temps présent avec la troisième personne du pluriel « –ont », par exemple : ils dansont [au lieu de « ils dansent »]; c’est aussi une forme qui a disparu de la plupart des variétés orales il y a des siècles. L’aspect le plus frappant du chiac pour les gens de l’extérieur, c’est l’alternance entre le français et l’anglais. Vous devez être un très bon bilingue pour passer sans effort d’une langue à l’autre dans un même énoncé.

MI : À quoi la langue ressemble-t-elle, à l’écrit et à l’oral ?

EL : Pour l’oreille inexercée, le chiac ressemble à un francophone qui essaierait d’utiliser une énorme quantité d’anglais. La raison, c’est qu’on ne s’attend pas à de l’anglais et celui-ci ressort. Lexicalement, certains emprunts à l’anglais ont remplacé les formes françaises : par exemple, les marqueurs de discours « but » et « so » ont presque complètement remplacé leurs homologues français « mais » et « alors ». Le chiac a aussi emprunté beaucoup de verbes anglais mais il les conjugue en français. Par exemple, l’infinitif « to walk » devient « walker » tandis que « walked » au passé devient “walkait” et ainsi de suite.

Pour montrer plus clairement cette distinction, voici un énoncé prononcé par un locuteur de chiac que j’ai enregistré pour ma recherche de maîtrise :

« Apparently y’a un guy dans la band qui garde exactly comme lui. Yeah comme mes friends watchait les Brit Awards pis i étiont juste comme ‘what the wow quoi?’ Comme I’étions super confused. Cause i pensaient actually que c’était lui yeah. »

Comme on peut le voir dans cet énoncé, le marqueur de discours « yeah » revient fréquemment. [Un marqueur de discours est tout simplement un mot qu’on utilise lors d’une pause ou pour relier des phrases mais il n’a aucun sens intrinsèque. « You know » est un marqueur anglais courant.] Les locuteurs de chiac utilisent aussi « well » comme marqueur de discours. Ils font aussi des calques : il s’agit d’expressions empruntées à l’anglais, et traduites ; par exemple, « garde » dans l’énoncé précédent est une version abrégée de « regarde » en français standard. Un locuteur de chiac va dire « regarder » de manière générale même pour dire « regarder comme » [calqué sur l’anglais « to look like »] au lieu d’utiliser le verbe français standard : « avoir l’air de, ressembler à ». Cependant, le chiac possède une variation plus subtile qui le rend plutôt intéressant pour les linguistes. Je pourrais poursuivre des recherches sur le chiac toute ma vie sans jamais tout découvrir.

MI : Si on parle anglais ou français, peut-on comprendre le chiac ?

EL : Partiellement. Les anglophones peuvent comprendre le sens général d’énoncés simples puisque les verbes et les noms constituent les principaux emprunts. Si un locuteur de chiac dit : « “J’vas aller parker mon car dans la driveway”, l’auditeur anglopone va entendre « park », « car » and « driveway », ce qui peut lui donner une idée du sens de l’énoncé. Les francophones qui ne savent pas d’anglais vont peut-être galérer un peu plus. Ceux qui savent l’anglais comprendront la plupart de l’énoncé mais rateront probablement certaines parties parce que le chiac se parle plutôt rapidement. Cependant, si un locuteur de chiac dit quelque chose du type « Il avont back conté des menteries », un anglophone ne va pas comprendre tandis qu’un autre Acadien oui. Les francophones d’autres régions en comprendront le sens général [“Ils avaient raconté des mensonges”].

MI : Parlons de vous maintenant ; qu’est-ce qui vous a d’abord intéressé dans l’étude du chiac ?

EL : Moi-même, je parle le chiac et j’ai grandi en pensant que ma façon de parler était « mauvaise », que c’était « mal ». Après avoir étudié la linguistique, je me suis rendu compte que le chiac était en réalité incroyablement intéressant. Pour parler le chiac, il vous faut parler couramment à la fois l’anglais et le français, ce qui nous renseigne en fait sur les compétences linguistiques de ces locuteurs. Étudier le chiac, c’est très important pour moi parce que les locuteurs croient toujours qu’ils s’expriment en mauvais français. Il est important qu’ils se rendent compte que leur langue est en réalité très spéciale.

MI : Comment avez-vous mené votre recherche sur le chiac ?

EL : J’ai interrogé des étudiants des deux lycées français de la région de Moncton. En tant que locutrice, c’est assez facile à faire. J’ai aussi l’intention de mener plus d’entrevues en 2015. A l’avenir, j’aimerais aussi interroger des étudiants post-secondaires et des adultes puisque le chiac est clairement parlé par les post-adolescents.

MI : Quel est l’objectif principal de votre recherche?

EL : Je voudrais que le chiac reçoive plus de publicité. Je voudrais aussi pouvoir comprendre son fonctionnement et sa grammaire. Puisque ce n’est que depuis peu qu’il est étudié par des linguistes professionnels, il y a donc encore beaucoup à apprendre à son sujet.

MI : Y a-t-il des facteurs comme le sexe et l’âge ou d’autres qui influent sur la quantité d’anglais ou de français utilisés par les locuteurs ?

EL : Puisque je n’ai regardé que le discours adolescent, je n’ai pas trouvé jusqu’à présent de différences liées à l’âge ou à l’éducation. Je n’ai pas non plus trouvé de différences liées au sexe des locuteurs. Ce qui m’intéresse vraiment, ce sont les différences liées à l’âge : la plupart des travaux sur le chiac ont été réalisé auprès d’adolescents. Nous avons besoin d’étudiera un éventail plus large de tranches d’âge.

MI : Quelle perception le public a-t-il du chiac?

EL : Le chiac est une variété stigmatisée au sein de la communauté. Les locuteurs en sont souvent conscients et ils en discutent librement. Dans mes entrevues, les étudiants mentionnent souvent qu’ils parlent un « mauvais français » et qu’ils ne sont juste pas bons en français. Ils comparent souvent leur expression à d’autres variétés, dites « meilleures ». Ces idées sont renforcées surtout dans les écoles et on réprimande les étudiants pour avoir « utilisé de l’anglais » dans leur discours. Un élan en faveur du chiac s’est créé seulement récemment dans les medias, par exemple avec le programme télé « Acadieman » qui raconte les aventures du premier super-héros acadien, et aussi avec de nouveaux groupes de musique comme « Les Jeunes d’Asteure ».

MI : Selon vous, qu’est ce qui est le plus important pour la survie du chiac à l’avenir ?

EL : Arrêter de stigmatiser le chiac serait une très bonne chose pour le dialecte. Cela permettrait aux locuteurs d’utiliser librement la langue dans n’importe quel media et à d’autres de l’apprendre.

MI : Quel a été votre moment préféré dans votre recherche? Qu’est-ce que vous aimez le plus à propos du chiac ?

EL : Mon moment préféré, c’est à chaque fois que je découvre de nouvelles choses à propos du chiac. Du fait que je fais partie des locuteurs, de nombreux aspects du chiac me viennent naturellement si bien que quand je commence à réfléchir à la langue d’un point de vue linguistique, je découvre des choses vraiment intéressantes. Le chiac fait partie de mon identité, et malheureusement je n’ai pas l’occasion de le parler autant qu’avant. J’adore écouter mes participants ; ça me ramène en enfance.

 

Le très populaire Acadieman, un personnage de bande dessinée qui parle chiac! (Source : YouTube)

Le très populaire Acadieman, un personnage de bande dessinée qui parle chiac! (Source : YouTube)

Un sincère merci à Emilie LeBlanc pour son éclairage sur une variété de français/acadien dont je pense que la plupart des gens ne sont pas conscients.

Comme elle l’a mentionné, il est important que dans toutes les communautés, à travers le pays, les gens ressentent que leurs dialectes, accents, ou variétés de langue soient acceptées. Si on a l’impression de ne pas parler « correctement » ou de parler « de la mauvaise manière », cela va affecter tout ce qu’on fait. Il est important de mettre l’accent sur le fait qu’il existe de nombreuses manières différentes de parler et que cette diversité devrait être célébrée et non pas stigmatisée.

 

A tantôt, eh

 

Michael Iannozzi

Mille mercis à Floriane Letourneux pour son aide avec la traduction.

 

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