Une langue pendant 5000 ans

L’invitée de l’entrevue de cette semaine s’appelle Shayna Gardiner, étudiante en doctorat à l’université de Toronto. C’est la seule linguiste qui étudie la langue égyptienne ancienne. Son travail réunit des siècles de travaux d’archéologues, d’historiens, d’égyptologues afin d’étudier la langue que les anciens Égyptiens parlaient.

En guise d’avertissement, sachez que cette entrevue est lourde en termes techniques et que le sujet n’est pas des plus simples à suivre. Le travail de Shayna n’est pas simple (non pas que les personnes que nous avons interrogées auparavant fassent un travail simple mais, afin de mieux comprendre ce qu’elle fait et ce qu’elle étudie, certains termes et concepts ne seront peut-être pas immédiatement évidents pour les personnes extérieures au champ d’études, moi inclus).

Comme Shayna le mentionne dans l’entrevue, on a tous connu une période dans notre enfance où on était obsédé par l’Égypte antique, et certains d’entre nous n’en sont jamais sortis. Je suis l’une de ces personnes. En grandissant, j’étais toujours fasciné et je pense que ma mère a joué un grand rôle là-dedans. L’Égypte antique l’a toujours profondément intéressée. Quand j’étais gamin, nous regardions tous les documentaires sur l’Égypte qui passaient à la télé et, dans les ventes de livres d’occasion, nous achetions tous ceux que nous pouvions trouver sur cette civilisation. J’espère vraiment que ce blogue sera abordable non seulement aux linguistes mais aussi à tous ceux, dont ma mère, qui trouvent l’Égypte antique intéressante.

 

Exemple de l’écriture hiéroglyphique égyptienne

Exemple de l’écriture hiéroglyphique égyptienne

Michael Iannozzi : Bon, pour commencer : comment est-ce qu’on étudie l’égyptien ancien ?

Shayna Gardiner : Il y a beaucoup manières de l’étudier ; en égyptologie, d’habitude, la façon de procéder consiste à tout apprendre sur un texte donné : le type de texte, l’époque à laquelle il a été écrit (sans oublier ce qui se passait en Egypte à cette période et comment on peut affirmer que le texte provient de cette période), et ce qu’il nous dit de la société. Ce genre de choses.

SG : En linguistique, on peut étudier l’égyptien de la même manière qu’on étudie n’importe quelle autre langue : on peut résoudre des casse-têtes linguistiques en comprenant le fonctionnement de la structure en termes de types de phrases observables, par exemple l’ordre des mots. On peut aussi étudier des mots spécifiques jusqu’à un certain point, mais on tombe là dans une impasse car l’écriture égyptienne n’inclut pas les voyelles : elle n’utilise que les consonnes comme en arabe ou en hébreu ; il n’y a donc aucun moyen de savoir avec certitude quelles voyelles étaient utilisées et où elles se trouvaient.

SG : Par ailleurs, on peut aussi étudier les variations et les changements linguistiques: puisque l’égyptien a été écrit pendant plusieurs milliers d’années, il est possible d’avoir des textes provenant de nombreuses époques différentes et de les comparer les uns avec les autres sur des aspects de la langue qui ont changé à travers le temps, et sur comment ils ont changé. [Un exemple de changement serait l’évolution de l’usage de « merci » à travers les décennies ou les siècles.] De même, puisqu’il existe une telle variété de types de textes (les Égyptiens écrivaient des contes, des récits, de la littérature, des traités médicaux, des traités mathématiques, et des envoûtements magiques) et ce, dans des villes différentes, on peut apprendre comment la langue a évolué, à travers l’histoire de son écrit. On peut étudier les variations dans la langue égyptienne essentiellement de la même manière qu’on le ferait avec une langue moderne.

MI : During what time span was it spoken?

SG : L’égyptien est en fait la langue parlée avec la plus grande longévité au monde, d’après les traces laissées derrière elle. Sa forme écrite est apparue autour de 3 200 av. J-C, et on suppose que la langue a été parlée pendant au moins plusieurs milliers d’années avant que l’écriture ne soit inventée. La langue égyptienne est passée par 5 étapes différentes entre l’émergence de son écriture et sa mort : le vieil égyptien, le moyen-égyptien, le néo égyptien, le démotique et le copte. Le copte a été parlé jusqu’aux XVIIème et XVIIIème siècles apr. J-C. Il est toujours utilisé, même maintenant, de nos jours, par l’église copte de la même manière que le latin est utilisé par l’église catholique romaine.

MI : D’où proviennent vos données, géographiquement?

SG : Les données pour mon projet proviennent de toute l’Égypte : durant l’antiquité, le pays était divisé en deux parties : la Haute-Égypte au sud et la Basse-Égypte au nord. J’ai des échantillons de texte provenant des deux parties de l’empire, qui inclut l’Égypte et le Soudan actuels, tout le long de la Vallée du Nil. J’ai également des textes de Nubie, qui se trouvait juste au sud de la Haute-Égypte (aussi au Soudan actuel) et faisait occasionnellement aussi partie de l’empire égyptien (bien que toujours contre son gré).

MI : De combien d’auteurs est-ce que vous puisez vos informations?

SG : Je ne sais pas. La plupart des textes n’incluent pas le nom du scribe qui les a écrits (même si certains le mentionnent!) De plus, beaucoup de types de textes, comme les lettres, étaient dictés au scribe par la personne pour qui il écrivait. Cela signifie que nous ne serions pas en mesure de tirer de conclusions précises, malheureusement, sur les orateurs. Parfois, travailler avec des données antiques n’est pas aussi direct qu’avec les langues modernes !

MI : Quels genres de documentations écrites est-ce qu’on trouve ?

SG : Des tas! Les Égyptiens écrivaient sur beaucoup de supports : les murs des temples et des tombeaux, blocs de pierre, tessons de poterie, morceaux d’étoffe et papyrus sont quelques-unes des surfaces d’écriture les plus communes. En termes de types de textes, il existe des lettres (écrites dans des registres de familiarité variés), des textes autobiographiques, religieux, de magie, de sagesse (c’est-à-dire, des textes qui enseignent aux gens à se comporter comme il faut en société), des textes littéraires, de poésie, des traités de mathématiques, de médecine, pour en nommer seulement quelques-uns.

MI : Quels sont les textes les plus formels et les moins formels?

SG : En règle générale, les textes qui sont écrits le plus en langue vernaculaire [c’est-à-dire dans la langue quotidienne] et avec lesquels je travaille sont les lettres ; c’est ce qu’il y a de moins formel mais, il existe des niveaux variés de formalité à l’intérieur même des lettres : lorsque vous écrivez au roi, vous êtes plus formels que quand vous écrivez à un ami ou à un membre de votre famille. Du coup, les lettres aux morts sont les moins formelles parce que vous ne faites qu’écrire à un parent décédé comme s’il était encore en vie, soit en lui racontant votre vie, soit en lui demandant d’utiliser ses pouvoirs nouvellement acquis dans le monde des esprits pour vous aider dans le royaume mortel.

MI : Combien de sociolinguistes étudient l’égyptien ancien ?

SG :.Il n’y a que moi jusqu’à présent ! Mais j’espère que ce nombre va augmenter au fil du temps ; à mon avis, c’est une recherche qui en vaut vraiment la peine.

MI : Travailler dans une université qui possède un département d’égyptologie a-t-il été un avantage ?

SG : Absolument. Le fait que U of T ait un programme de linguistique aussi fantastique n’est qu’une des deux raisons qui expliquent pourquoi je voulais poursuivre mon doctorat ici – l’autre raison est que U of T a le seul département d’égyptologie qui existe au Canada. J’ai suivi des cours d’égyptien et j’ai travaillé avec des professeurs et des étudiants du département d’égyptologie tout au long de mes études ; ça a été extrêmement utile et une expérience tellement enrichissante de pouvoir apprendre des choses sur l’Égypte antique. Ça donne une compréhension beaucoup plus profonde de la langue lorsque vous connaissez aussi la culture et l’histoire des lieux où on parle cette langue.

MI : Un peu plus sur vous: qu’est-ce qui vous a intéressé en premier dans l’étude de l’égyptien ancien ?

SG : En fait, autant que je me souvienne, l’égyptologie m’a toujours intéressée. Je pense que tous les enfants passent par cette phase où ils veulent devenir paléontologues et/ ou archéologues et/ ou égyptologues. J’ai visité beaucoup de musées quand j’étais petite et j’étais toujours intéressée par les sections égyptiennes. Je me suis finalement dit « bon peut-être que je pourrais étudier ça ! » et je l’ai fait.

MI : Quelle est l’importance pour votre recherche de travailler avec des égyptologues ?

SG : C’est tellement important de recevoir des réactions sur mon travail de la part d’égyptologues parce qu’il existe déjà une quantité énorme de recherches qui ont été menées durant les deux derniers siècles par des égyptologues et, je ne sais pas forcément où aller chercher les informations. Par exemple, j’utilise des théories égyptologiques sur la langue pour fonder mes prédictions mais je n’aurais aucune hypothèse à vérifier si je ne lisais aucun article d’égyptologie ! De plus, il est beaucoup plus facile d’étudier l’égyptien si vous savez réellement lire et écrire égyptien et si vous avez appris la langue ; la meilleure façon de le faire est de travailler avec des égyptologues et d’apprendre d’eux !

MI : Votre recherche aurait-elle pu être réalisée il y a 20 ans ? Quelles avancées technologiques sont requises ?

SG : Non, cette recherche n’aurait d’aucune façon pu être menée sans le corpus que j’utilise : le ROM [Musée Royal de l’Ontario, Toronto] possède beaucoup de textes, certes, mais rien qui s’approche des 1,1 millions de mots du Thesaurus Linguae Aegyptiae [« Corpus » signifie seulement « corps », se référant à l’ensemble des textes qu’elle utilise. Un corpus est une base de données qui contient des informations très spécifiques, en l’occurrence un écrit égyptien qui a été transcrit]. Le corpus est très récent ; il y a 20 ans, Internet existait à peine et un corpus comme celui-ci, si jamais il avait existé, n’aurait jamais été gratuit pendant les années précédant l’arrivée d’Internet.

MI : Quels sont vos espoirs concernant l’impact de votre recherche?

SG : Je ne vais pas dire « impact » parce que je ne sais pas si ça va affecter le monde ou quoi que ce soit. Mais il est important d’étudier la linguistique de l’égyptien ancien en général pour de nombreuses raisons. Appliquer aux langues anciennes les méthodes utilisées pour analyser leurs homologues modernes est extrêmement utile pour la découverte de relations entre les langues modernes ainsi que pour l’apport d’une compréhension de grande valeur quant à l’évolution de la langue (enfin, selon moi !). Cette recherche nous donne aussi une plus grande connaissance des langues anciennes et il s’en suit que nous gagnons aussi une plus grande compréhension des documents écrits dans de telles langues ainsi que des peuples antiques qui les parlaient. L’Égypte antique est l’une des rares cultures pour lesquelles on peut vérifier des hypothèses sur l’évolution de la langue sur des milliers d’années, et cela va nous permettre de vérifier des théories linguistiques modernes par rapport à des données anciennes afin de découvrir si les vérités universelles linguistiques d’aujourd’hui sont aussi universelles à travers le temps.

MI : La plupart des sociolinguistes travaillent sur des projets qui s’étendent sur une décennie ou peut-être même un siècle. Votre travail s’étend sur des millénaires. Quels en sont des avantages et des difficultés ?

SG : J’ai déjà parlé des avantages mais je vais en ajouter un autre ici: le changement au cours du temps de ce que j’étudie [l’usage des possessifs] est extrêmement lent, couvrant plus de 1 000 ans et cette évolution n’est toujours pas achevée. C’est vraiment important parce que si nous regardions n’importe quelle période, disons, de 500 ans, on aurait l’impression que ce que nous étudions, dans les possessifs égyptiens, ne subit aucun changement. C’est très important pour notre manière de regarder les variables modernes et ça nous rappelle que ce qui semble être une variation stable peut en réalité être en train de subir un changement très lent. [Elle veut dire ici que certains critères de notre façon de parler peuvent sembler ne pas changer; cependant, si on regarde sur une échelle temporelle un peu plus longue, on trouvera des changements qui n’apparaissent pas sur une échelle plus courte. Par exemple, si vous deviez regarder l’usage de « salut » sur les quelques dernières décennies, le mot semblerait très commun ; mais si vous retournez au XIXème siècle, le mot était beaucoup moins commun et même inexistant avant les années 1830.]

En ce qui concerne les inconvénients, il est beaucoup plus simple pour les données modernes d’obtenir des marqueurs de toutes les catégories possibles, alors qu’il y aura toujours des disparités pour les données anciennes. [Les marqueurs sont des exemples d’occurrence de l’élément étudié. Par exemple, si vous deviez étudier la fréquence à laquelle les gens disent « genre » en tant que tic de langage, chaque occurrence du mot « genre » serait un marqueur. Un exemple de catégorie serait la tranche d’âge du locuteur, son sexe ou sa ville d’origine. En conséquence si vous deviez étudier le mot « genre », vous voudriez obtenir des marqueurs provenant d’une multitude de personnes différentes ; ces personnes devraient être différentes en termes d’âge, de sexe ou de ville d’origine. Dans le contexte de l’égyptien ancien, le travail de Shayna est rendu difficile parce que le nom de l’auteur n’est pas souvent donné et, le sexe, l’âge et la ville d’origine sont difficiles à établir.] De même, on ne peut pas nécessairement être certain de l’année exacte où chaque texte a été écrit, de sa provenance, de l’âge du locuteur (de l’auteur dans ce cas), ou bien de son sexe (bien qu’il soit peu probable qu’il s’agisse d’une femme). On ne peut pas être aussi précis que pour les langues modernes.

MI : Comment est-ce que les changements de comportements culturels et de croyances se reflètent dans les écrits que vous voyez ?

SG : C’est vraiment intéressant! Vous pouvez observer les différences de nombreuses manières: par exemple, sous l’Ancien Empire, les rois étaient considérés comme très distants, majestueux, imposants mais la cassure entre l’Ancien Empire et le Moyen Empire est causée par une guerre civile. Les rois du Moyen Empire se sont rendus compte qu’être distant ne marche pas vraiment ; les textes parlant de royauté sont donc très différents et le roi est décrit comme attentionné et s’intéressant à la vie de son peuple. A la fin du Moyen Empire, l’Égypte est envahie et des chefs étrangers prennent le contrôle de la Basse-Egypte. La période suivante montre les rois nouvellement restaurés décrivant leur grande puissance et le nombre de chefs étrangers qu’ils ont vaincus.

MI : Pensez-vous que ce travail pourrait être réalisé par quelqu’un qui ne soit pas fortement intéressé par l’Égypte ancienne et qui n’en ait pas une compréhension en tant que culture ?

SG : Non. Enfin, techniquement, oui. N’importe qui pourrait obtenir les données et créer des statistiques sans comprendre tout cela. Mais honnêtement je ne pense pas qu’un linguiste puisse être aussi bon s’il n’a pas une certaine compréhension minimale de la culture qui utilise la langue qu’il étudie.

MI : Si vous pouviez retourner dans l’Égypte antique, qu’est-ce que vous aimeriez voir ou entendre le plus ?

SG : J’adorerais apprendre comment les scribes écrivaient vraiment ! L’écriture est tellement belle mais je voudrais voir comment on en arrive à ce niveau, et quels outils sont utilisés pour cela. J’adorerais aussi vraiment assister à une représentation vivante de certaines des œuvres littéraires que j’ai lues. Mais une petite conversation avec un Égyptien moyen serait bien mieux !

MI : Quel a été votre moment préféré dans votre implication dans cette recherche ?

SG : Je ne pense pas pouvoir en choisir un seul ! J’adore vraiment la langue égyptienne. Tout ce que je peux faire pour l’étudier, c’est juste extraordinaire pour moi !

Papyrus Ani (Source : Wikimedia Commons)

Papyrus Ani (Source : Wikimedia Commons)

A sincere thank you to Shayna Gardiner for shedding light on such a fascinating research subject. I know this week hasn’t really been about a “Canadian Language”, which is two-thirds of the Museum’s title, but she’s a Canadian linguist studying something I think almost everyone has been intrigued by.

Un sincère merci à Shayna Gardiner pour son éclairage sur un sujet de recherche aussi fascinant. Je sais que le billet de cette semaine n’a pas eu pour sujet une ‘langue canadienne’, ce qui représente pourtant les deux tiers du nom du musée mais Shayna Gardiner est une linguiste canadienne et elle étudie un sujet qui, il me semble, nous a tous intrigués au moins une fois dans notre vie.

 

A tantôt hein,

 

Michael Iannozzi

 

Merci bien de la patience de Floriane Letourneux avec la traduction

Advertisements