Réanimer une langue éteinte depuis longtemps

Le professeur John Steckley est la personne qui a ramené la langue huronne à la vie au XXème siècle. Le huron a été parlé jusqu’au milieu du XVIIème siècle mais s’est ensuite éteint pour de nombreuses raisons, dont les contacts avec les Européens et les guerres avec d’autres groupes indigènes. Trois siècles plus tard, le professeur Steckley s’est mis à traduire des textes et a appris par lui-même une langue qui était restée en sommeil depuis des siècles.

Le professeur Steckley a eu la gentillesse de me parler de son fascinant travail sur une langue qui n’avait aucun locuteur lorsqu’il a commencé ce travail.

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MI: Vous êtes connu pour avoir ranimé la langue huronne. Qu’est-ce que le huron ?

JS: La langue huronne est une langue iroquoise du nord qui a été parlée dans le sud de l’Ontario pendant des siècles, jusqu’au milieu du XVIIème siècle. A partir de ce moment-là, les locuteurs se sont déplacés pour de bon vers la communauté de Wendake, près du Québec, où ils habitent aujourd’hui. Un autre groupe a traversé les Grands Lacs avant de s’installer dans la région de Detroit (dont les descendants sont connus sous le nom de Wyandot d’Anderdon), et aussi dans l’Ohio, au Kansas et enfin dans l’Oklahoma. Entre les dialectes du huron et du pétun, il y avait plus de 20 000 locuteurs à l’époque des premiers contacts avec les Français au XVIIème siècle.

MI: Existe-t-il des langues de la même famille qui sont toujours parlées aujourd’hui?

JS: Il existe 6 langues assez étroitement liées, les langues des 6 Nations : le mohawk, l’oneida, l’onondaga, le cayuga et le seneca. Ensemble, elles forment ce qu’on appelle les langues iroquoises du nord. La seule langue iroquoise du sud qui survit est le cherokee.

MI: Comment avez-vous entendu parler de la langue huronne pour la première fois?

JS: J’ai entendu parler de la langue et de sa situation pour la première fois lorsque je travaillais comme assistant de recherche pour Roy Wright du département d’anthropologie de l’université de Toronto, en 1973-74. Je faisais de la saisie de données pour lui. J’ai ensuite appris que la langue n’avait aucun locuteur mais qu’elle avait été enregistrée dans de nombreux manuscrits écrits par les Jésuites aux XVIIème et XVIIIème siècles.

L’idée d’étudier une langue qui a perdu ses locuteurs m’a intrigué dès le début. J’avais réalisé un travail plutôt limité sur la langue ojibwé, qui n’a aucun lien de parenté, et les langues indigènes me fascinaient depuis longtemps. L’idée selon laquelle mon travail contribuerait au monde, non seulement au monde académique mais aussi à l’humanité même, m’a convaincu.

MI: Comment avez-vous appris la langue tout seul ?

JS: J’ai appris la langue grâce aux travaux de ceux qui m’ont précédé. J’ai d’abord acquis les outils pour apprendre la langue en étudiant les grammaires de langues parentes et nord-iroquoises qui sont toujours parlées comme l’oneida et le seneca, et grâce au livre A Thousand Words of Mohawk (1973) de Gunther Michelson.

La grande percée s’est produite quand j’ai trouvé le livre de Victor Hanzeli Missionary Linguistics in New France (1969). Hanzeli devait avoir une grosse subvention pour écrire le livre car il avait fait faire des copies d’un certain nombre de dictionnaires de la langue wendate : à la fois en français-wendat et wendat-français. Bien que n’ayant presque pas de budget moi-même, j’ai fait imprimer des copies de plusieurs de ces dictionnaires. Peu de temps après, j’avais chez moi une bibliothèque de recherche sur la langue wendate.

Cette bibliothèque à petit budget a été achevée en ajoutant le travail linguistique du Père Pierre Potier qui a été par bonheur publié en 1920 sous la forme d’un rapport des Archives de la Province d’Ontario (Portier 1920). Portier avait travaillé avec les Wyandot de la région de Detroit de 1743 à 1781, et c’était un copiste dévoué de tous les manuscrits écrits dans et sur cette langue.

MI: Y a-t-il des efforts en cours pour rétablir la langue ?

JS: Des personnes à Wendake, où la langue est enseignée à l’école élémentaire locale, ainsi que dans les communautés wyandot travaillent sur la langue, en commençant par son utilisation dans les prières et les chants. La partie la plus difficile dans le rétablissement d’une langue sans locuteurs est de créer un lieu de rencontre ou un forum où la langue peut être utilisée par les gens de la communauté. Ils rencontrent ce défi par le biais des leçons enseignées aux enfants, et des chants et des prières. J’essaye de créer une grande quantité de littérature pour que les futurs Wendats ainsi que les anthropologues et linguistes aient un accès relativement facile au monde historique et culturel dont la langue parle et pour lequel elle parle.

MI: Qu’est-ce que vous préférez dans la langue huronne?

JS: Il est très difficile pour moi de dire ce que je préfère à propos de la langue. J’aime le fait que sa grammaire soit plus logique, à mon avis, que celle de l’anglais. J’ai vraiment aimé que la structure verbale soit la principale clé grammaticale de la langue. La langue m’a enseigné des concepts que j’adore, comme les « orenda », les deux esprits ou âmes que chaque individu possède (c’est en fait le sujet de ma thèse de maitrise) et aussi le fait qu’elle contient peu de termes hiérarchiques (il n’y a ni « meilleur » ni « pire », ni « commander » ni « obéir »).

MI: Pourquoi est-il important de préserver, de récolter des données et de redynamiser les langues indigènes ?

JS: Il est important de préserver, de récolter des données et de revitaliser les langues indigènes parce qu’on doit aux peuples et à leurs ancêtres le genre de respect que de telles activités montrent. Deuxièmement, cela met les gens en plus grand contact avec leurs ancêtres, ce qui est un objectif extrêmement important. Troisièmement, parce que les langues présentent des vues alternatives qui sont absolument nécessaires à notre époque monoculturelle.

MI: Enfin, si vous pouviez remonter le temps pour rencontrer les peuples hurons avant les premiers contacts avec les Européens, qu’est-ce que vous aimeriez les voir faire ou discuter le plus ?

JS: Si je pouvais remonter le temps, j’aimerais écouter et enregistrer les histoires que les gens racontent. Celles que j’aimerais surtout écouter sont les histoires des origines des clans. J’ai émis des hypothèses et supposé que ces histoires contiennent les noms détenus par les clans, et ce serait une manière merveilleuse de tester mon hypothèse.

 

 

Un sincère merci au professeur Steckley

Si vous voulez en apprendre davantage sur la langue huronne, l’Université de Toronto offre un cours de redynamisation de la langue (dans lequel je suis étudiant), qui organise une soirée de présentations orales et de discussions sur le thème de la renaissance de la langue huronne après son silence de plusieurs siècles, mais aussi sur l’importance de la langue, et sur le fonctionnement même de la langue.

Cet évènement aura lieu le mercredi 26 novembre 2014 à 18h dans la salle ES4001 (Bâtiment des Sciences de la Terre – Earth Sciences Building) à l’université de Toronto, campus St George. Le bâtiment des Sciences de la Terre se trouve en face du bâtiment New College, diagonalement opposé au bâtiment Sidney Smith.

 

A tantôt, hein,

Michael Iannozzi

 

Merci bien à Floriane Letourneux pour sa traduction.

 

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