Entrevue avec Prof. Rosen

Le sujet de notre billet de cette semaine est la professeure Rosen. Elle est professeure à l’université du Manitoba et titulaire d’une chaire de recherche du Canada, un programme officiel du gouvernement du Canada (http://www.chairs-chaires.gc.ca/). Son travail se concentre sur la présence du français en dehors du Québec, l’anglais canadien rural ainsi que le mitchif (langue mixte basée sur le cri et le français).

Je lui ai posé des questions sur sa recherche sur l’anglais rural et l’anglais des Prairies.

 rosen

Michael Iannozzi: Comment avez-vous décidé de devenir linguiste ?

Professeure Nicole Rose : Je vivais en France lorsque j’ai fait ma demande d’inscription à l’Université Queens et que j’ai été acceptée. J’étais en France en tant qu’étudiante en échange et je savais que je voulais faire quelque chose avec les langues mais je ne savais pas exactement quoi. J’ai alors lu le programme entier des cours offerts par l’université Queens pour voir quelles étaient mes options. Puis j’ai vu « linguistique » et je me suis dit que ça avait l’air sympa : tu as l’occasion d’étudier toutes ces langues différentes mais tu n’as pas besoin d’étudier seulement la littérature. Les sciences, c’étaient déjà vraiment mon truc même si j’ai aussi toujours aimé la littérature. J’ai alors suivi un cours et dès le début, ça m’a convaincue.

MI : Vous avez été nommée chaire de recherche du Canada. Qu’est-ce que cela signifie et comment est-ce que cela affecte votre recherche ?

NR : La recherche est financée au moins en partie par le gouvernement fédéral ; il finance les universitaires dans un certain nombre de domaines différents, afin d’encourager la recherche au Canada. Ce que ça fait, c’est que ça vous permet de vous concentrer sur votre recherche. C’est fantastique. Ça a été vraiment bien jusqu’à présent. J’ai l’impression que j’ai pu étudier ce que j’avais envie.

MI: Qu’est-ce qui vous a amené à étudier l’anglais des Prairies ?

NR : Eh bien, j’ai grandi à Winnipeg, donc dans les Prairies. J’ai grandi avec un certain nombre de parents originaires de petites villes, avec un héritage ukrainien, et qui étaient agriculteurs pour tout dire. J’avais toujours remarqué, si on veut, le fait qu’ils parlaient différemment. Je venais de la grande ville et eux de la campagne. J’ai toujours remarqué ça, et en particulier après avoir commencé à étudier la linguistique. J’étais simplement constamment intéressée de savoir comment des milieux différents influençaient les gens et j’ai toujours remarqué que la vraie différence semblait se trouver entre la campagne et la ville. Et je n’ai jamais rien vu d’écrit sur le Canada rural, alors c’est un sujet qui m’a toujours intéressée, mais j’ai l’impression que je peux enfin trouver le temps maintenant pour l’étudier.

MI: Pourquoi est-il important d’étudier l’anglais rural et, à votre avis, comment diffère-t-il de celui des villes ? Avez-vous trouvé qu’il diffère ?

NR : Il y a eu différents modèles d’implantation et la vie est juste différente dans les Prairies. Il est important d’avoir une vue d’ensemble du Canada au lieu de généraliser ce qu’on apprend à Toronto au reste du pays parce que le reste du pays n’est pas Toronto. Les gens ne parlent pas nécessairement comme les Torontois.

MI: Pensez-vous que dans les études linguistiques on étudie les villes mais qu’on ignore les zones rurales ?

NR : je crois que oui mais je pense que c’est compréhensible. Il y a deux raisons à cela, à mon avis. Normalement on fait de la sociolinguistique là où on se trouve. La quantité de recherche sur le terrain qu’on a à faire prend du temps et coûte cher. L’autre chose, c’est qu’on a besoin de personnes originaires des zones qu’on étudie. On veut essayer de limiter l’impact de la recherche sur les personnes étudiées en faisant appel à des personnes originaires de la même zone géographique pour mener les entretiens. C’est mieux d’avoir des gens du coin pour mener les entrevues à votre place. [C’est ce qu’on appelle « l’effet de l’observateur » en référence à l’impact que le chercheur a sur la façon de parler des personnes étudiées].

Il y a tellement à faire dans tout le Canada de toute façon. Ce n’est pas comme si les gens ignoraient les zones rurales de manière délibérée ; il y a juste beaucoup à faire et il est plus logique de travailler là où vous vous trouvez. Les universités tendant à être dans des villes et en particulier celles qui possèdent des départements de linguistique.

MI: Comment décririez-vous le concept d’ « identité » en rapport avec la langue ? En particulier, en rapport avec l’identité rurale ?

NR : L’identité rurale est l’un des sujets sur lesquels je m’interroge en ce moment. Dans les Prairies, les implantations ont eu lieu en bloc, ce qui signifie qu’un groupe a peuplé une zone, si bien que vous aviez une implantation ukrainienne, puis une mennonite, puis une française. Je me demande donc si cela a soudé les liens entre les gens encore plus fortement et donc si cela les a rendus moins susceptibles à changer leur façon de parler pour s’harmoniser avec la façon dont les gens parlent, par exemple, en Ontario.

MI: Parce qu’il y a eu traditionnellement moins de mélange, vous voulez dire?

NR: Exactement. J’ai une étudiante originaire d’une ville française qui se trouve près d’une ville mennonite au Manitoba. Elle raconte qu’on peut deviner de quelle ville un étudiant est originaire de par les mots qu’il emploie. Seule une personne de la ville mennonite utiliserait tel mot ou telle expression.

MI: Comment est-ce que le développement récent, en particulier de l’industrie pétrolière, a changé la constitution de la population des Prairies ? Et comment est-ce que cela a influencé la langue ou bien ces communautés de bloc que vous avez mentionnées ?

NR : Tellement de gens viennent d’autres endroits que l’Alberta que je ne peux pas vraiment parler du Saskatchewan  bien que cela se produise de plus en plus. Je pense qu’il y a bien plus de mélange maintenant qu’auparavant. Je m’attends à ce que les dialectes s’atténuent dans ces régions où beaucoup de personnes viennent d’ailleurs  [ce phénomène, connu sous le nom de « nivellement des dialectes/dialect-levelling », se produit lorsque des dialectes se rencontrent et qu’ils se combinent pour devenir plus standards].

MI: Enfin, y a-t-il des mots que vous avez rencontrés, que vous trouvez particulièrement “Prairie » ou « rural » et que vous voudriez partager ?

NR : Eh bien, il y a bien sûr des mots qui sont « Prairie ». Celui dont tout le monde parle au Saskatchewan, c’est « bunnyhug » pour « hoodie » ; c’est populaire là-bas. Je n’en avais jamais entendu parler avant. Également, des « dainties » (NDLT : desserts fins, délicats), c’est-à-dire les petits desserts que vous sortez à la fin de la soirée, ne sont apparemment pas très communs là-bas à Toronto.

En fait vous savez, mon préféré vient de Winnipeg, c’est « jambuster ». C’est en fait mon mot préféré de Winnipeg. Il s’agit juste de beignes (« doughnuts ») normales mais, au lieu d’avoir un trou, elles sont remplies de confiture.

MI: Oh, alors ce sont juste des beignes remplies de confiture ?

NR : Ouais, et je me souviens avoir grandi en regardant Bob et Doug et ils parlaient de beignes à la confiture mais sans avoir aucune idée de ce dont ils parlaient. Je n’avais jamais pensé que c’était étrange, jusqu’à ce que j’aille à l’université Queens où quelqu’un faisait des recherches linguistiques. Il y avait une photo qui disait « comment t’appelles ce truc ? » et je l’ai regardée et j’ai dit « jambuster, bien sûr. C’est différent. »

MI: Ça a l’air en fait bien meilleur que des beignes à la confiture.

NR : Je sais ! Une beigne à la confiture, c’est ennuyeux mais les « jambusters », ça explose de confiture.

 

 

A tantôt, eh

 

  • Michael Iannozzi, et l’équipe du Musée canadien des Langues

Un merci sincère à Floriane Letourneux pour son aide en traduction

(Si vous avez des suggestions de sujets pour les messages à venir, n’hésitez pas à nous contacter à l’adresse suivante : canlangmuseum@gmail.com)

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